Bonnefoy, Yves
▶ Watch on YouTubeCoverage note: full (un entretien d'environ vingt-cinq minutes ; transcription automatique par endroits déformée, surtout les titres et les noms propres ; les passages incertains sont omis ou hédgés)
Core ideas
Écrire en recueil : de l'arborescence à l'ordre. Pressé de dire pourquoi il reprend d'anciens textes dans de nouveaux recueils, Bonnefoy explique qu'on ne cesse de se répéter ou de repartir d'une préoccupation centrale vers « diverses directions », comme un ruissellement, avec des stagnations et des regroupements ; il vient ensuite un besoin de mettre de l'ordre et de faire le point sur sa vie. Autrefois, ses quatre ou cinq premiers recueils (Du mouvement et de l'immobilité de Douve, etc.) étaient des livres pensés d'avance, dont la forme conditionnait l'écriture des parties ; depuis, il écrit des poèmes autonomes et laisse le recueil trouver son unité par la sensibilité qui l'a produit. Il décide qu'un poème est fini non par contentement esthétique mais parce qu'il sent ne pas pouvoir faire plus pour le moment ; au centre du livre, un poème central a pris une existence indépendante (il en a même fait une petite édition privée).
Vers, prose, inconscient et rêve. Il alterne depuis ses débuts le vers, porté par le rythme, et la prose, « à l'écoute de l'inconscient » : il oppose la narration du romancier, qui suit un fil déjà déterminé, à une narration inventée dont on ne sait où elle va, qui provoque l'inconscient à parler ; la conscience revient ensuite pour organiser, critiquer, accepter ou refuser ce qui est reçu. Il décrit une sorte de dialectique de la nuit et du jour : les proses laissent affluer ce qui vient de la nuit, les poèmes le reprennent en main et lui donnent force. L'inconscient pense sous forme de rêve ; la mémoire et l'inconscient sont une même chose, ce que l'on garde ayant été choisi ou refusé inconsciemment ; mais écrire n'est jamais un acte passif : on cherche à diriger et à comprendre cet afflux, d'où ses Récits en rêve (1987). Il dit avoir été attiré par le surréalisme à cause de son souci du rêve, mais lui reproche d'avoir perdu aussitôt ce rapport par l'écriture automatique, qui glisse d'une association d'idées à l'autre sans s'attarder là où il faudrait.
Instant, présence et titre du recueil. Le poème central du volume, dont le titre reprend une phrase de Rimbaud, part d'une expérience de l'instant : « l'instant est plus que le temps », celui-ci étant l'enchaînement conceptuel de causes et d'effets, qui nous tient à la surface de nous-mêmes, tandis que l'instant est un saisissement, un brusque souvenir, le seuil de la poésie, à partir duquel la « vraie vie » de Rimbaud pourrait se percevoir. Dans l'instant, le monde se révèle non comme un tableau de lois mais comme un ensemble d'existences qui, parce qu'elles sont vivantes, mourront : une grande unité de tous les êtres. L'heure présente renvoie aussi aux circonstances de la société actuelle et à ses périls ; la poésie est faite pour répondre aux besoins du moment présent, pour les éclaircir, peut-être les amender.
Le sonnet « machine à penser ». Interrogé sur l'insistance du sonnet dans sa poésie récente (une séquence de sonnets-tombeaux dans La Longue Chaîne de l'ancre, des sonnets de Pétrarque et de Shakespeare traduits), il explique que cette forme, qui s'est maintenue depuis le Moyen Âge à travers l'Europe, contraint par ses quatorze vers : tous les mots sont en rapport, on ne peut se permettre de répétition sans sens, la forme insiste sur le contenu et fait apparaître quelque chose de plus intérieur. Pour lui, « le sonnet est une machine à penser » ce que l'on ne savait pas encore comprendre, utile dans les moments de crise (la Renaissance, du Bellay ; Baudelaire, au seuil de la crise de confiance dans le conceptuel au XIXe siècle) ; il ajoute qu'il y est revenu à un moment de sa vie où il avait besoin de comprendre certaines choses, et qu'il y reviendra peu.
Rupture, ressaisissement et traduction. Il dit à propos de « Raturer outre » (suite de sonnets) que la poésie ouvre une brèche dans le discours cohérent et superficiel pour atteindre les intuitions réprimées, plus salubres, de notre profondeur ; la « rupture » est liée à un « ressaisissement » : « la poésie n'est que ressaisissement », puisque son projet est de transgresser la lecture conceptuelle du monde, alors que la pensée conceptuelle est notre seul moyen de nous orienter et d'agir. Sur la traduction des sonnets de Pétrarque, il dit avoir saisi des occasions plutôt qu'un choix, avec une simple sympathie pour Pétrarque (par contraste avec une affection plus profonde pour Leopardi) ; traduire de l'anglais ou de l'italien renforce son sentiment de la poésie, parce que l'échelle de conceptualisation de ces langues n'est pas celle du français et encourage à relativiser l'autorité des concepts.
Excerpts
“« le sonnet est une machine à penser »”
“« l'instant est plus que le temps »”
“« la poésie n'est que ressaisissement »”