Baudrillard, Jean
▶ Watch on YouTubeCoverage note: full pour les propos de Baudrillard ; les segments narratifs en serbe (présentation biographique et commentaires critiques du journaliste) sont résumés brièvement plutôt que traduits intégralement
Core ideas
Jean Baudrillard retrace son évolution intellectuelle depuis une pensée critique marxiste teintée d'existentialisme sartrien, dans les années précédant 1968, vers ce qu'il appelle une « pensée radicale, paradoxale, ironique » qui l'a éloigné d'une partie de son lectorat. Il conteste fermement l'étiquette de « postmoderne », qu'il dit lui être venue des États-Unis et lui avoir été imposée comme une sorte d'otage conceptuel, ainsi que les qualificatifs de réactionnaire, fasciste ou « négationniste » qu'on lui a parfois accolés — ce dernier terme parce qu'il met en doute, précise-t-il, non l'existence des choses mais le « principe de réalité » lui-même, c'est-à-dire l'idée qu'il existerait des vérités objectives indubitables.
Il développe sa thèse centrale sur la « banalité » contemporaine comme réalisation totale et obscène des désirs (Internet, la multiplication des identités, l'abondance d'information), qu'il oppose à la séduction — définie comme un jeu duel, un défi antagoniste fondé sur le secret plutôt que sur l'accomplissement direct du désir — et déplore que cette dernière tende à disparaître au profit d'une simple performance. Il analyse le 11-Septembre comme un événement d'un type radicalement nouveau, une « singularité » cristallisant selon lui une énergie de résistance négative diffuse en chacun, tout en insistant explicitement, revenant sur sa formule controversée « c'est eux qui l'ont fait mais c'est nous qui l'avons voulu », qu'il ne s'agit ni d'une défense de l'islam ni d'une explication psychanalytique par la pulsion de mort. Il relie ce type d'événement à ce qu'il appelle la phase « hégémonique » de la mondialisation contemporaine, où toute singularité (y compris, dit-il, celle des Serbes lors du conflit du Kosovo, qu'il analyse comme une réduction violente de singularité suivie d'une liquidation par une « communauté internationale » qu'il juge largement virtuelle) tend à être réduite au profit d'un marché universel et d'une « dictature de la démocratie » imposée y compris à ceux qui n'en veulent pas.
Baudrillard revient sur la réception très hostile de son livre Amérique, qu'il présente comme une description admirative plutôt qu'un éloge ou une critique anti-américaine : il y voit les États-Unis comme un désert au sens propre et métaphorique, une société de simulacre mais à l'état « brut » et « primitif » plutôt que sophistiqué comme en Europe, ce qui en ferait selon lui un contre-modèle fascinant au modèle européen de la représentation. Il rejette la comparaison de sa philosophie avec le film Matrix, jugé être un contresens technique et démonstratif qui élimine tout secret et toute séduction, lui préférant Mulholland Drive comme illustration plus subtile de la perte du réel au profit d'une énigme. Il critique enfin l'art contemporain comme confondu avec la réalité banalisée depuis le geste de Duchamp, et se définit lui-même, en conclusion, non comme un philosophe classique ni un pur écrivain mais comme quelqu'un cherchant à faire passer un langage proprement poétique dans l'expression théorique — admettant volontiers, avec une ironie assumée, n'être lui-même « qu'un simulacre ».
Excerpts
“« Comme je mets en doute toute la réalité, le principe même de réalité, alors je suis un négationniste [...] ce que je mets en doute, ce n'est pas les choses telles qu'elles sont — elles existent — c'est le principe de vérité ou de réalité pour qu'elles existent. »”
“« Moi je ne défends pas du tout l'islam [...] c'est un acte, un événement où se cristallise toutes les abréactions négatives et violentes qu'il y a en chacun de nous — ce n'est pas la peine d'aller chercher la psychanalyse, ce n'est pas la pulsion de mort. »”
“« J'ai écrit ce livre avec dans la plus grande, comment dire, admiration, en tout cas fascination [...] pour moi l'Amérique c'était le désert — le désert géographique mais aussi le désert métaphorique, un pays hors de la culture européenne. »”