Compagnon, Antoine
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L'animateur ouvre avec une anecdote (un Loubavitch à qui il lisait Proust dans la Pléiade lui dit « il est de chez nous ») puis demande à Compagnon un parcours personnel. Ce dernier raconte une enfance de lecteur (Les Trois Mousquetaires, Le Comte de Monte-Cristo, la Bibliothèque rose et verte), marquée par Le Rouge et le Noir et La Chartreuse de Parme de Stendhal, où il dit avoir appris « l'amour et le pouvoir », et par Proust lu à seize ans (c'est Combray, l'enfance, qui l'accroche plus qu'Un amour de Swann). Il compare la lecture à une expérience d'égarement et de topographie : on s'oriente peu à peu dans un livre comme sur un terrain, avec une « boussole intérieure » (Proust parle de « réminiscence anticipée » : on reconnaît ce qu'on avait pensé sans le formuler), expérience qu'il rapproche de son service militaire où il apprenait à de jeunes recrues à marcher avec carte et boussole. Enfant de militaire, il a vécu à Londres, en Tunisie, à Paris, à Washington, d'où des paysages « urbains » et un esprit « baudelairien ».
Il retrace sa formation : mathématiques (« matelem »), École polytechnique puis ingénieur des Ponts et Chaussées, avec Laurent Schwartz comme professeur d'analyse, et, dans le Paris des années 1970, des cours au Collège de France, des séminaires de Lévi-Strauss, Foucault, Roland Barthes, Lacan, puis la linguistique (Vincennes, phonétique avec Pierre Encrevé) comme terrain entre sciences et lettres. Sa thèse sur la citation, publiée au Seuil (La Seconde Main), qu'il a écrite grâce à une bourse de la Fondation Thiers (où sont passés Foucault, Pierre Nora et Marc Fumaroli), l'a fait basculer vers la littérature et vers Montaigne, qu'il enseigne toujours (notamment à Columbia). Sur l'enseignement, vocation découverte sur le tard, il dit vouloir que les étudiants sortent avec « plus de questions que de réponses », « l'art de la déception » du professeur (l'histoire du rabbin qui répond à une question par une question).
Le livre Proust du côté juif part d'une phrase de Proust longtemps citée sans source (« il n'y a plus personne [...] qui aille visiter, le long de la rue du Repos, le petit cimetière juif où mon grand-père, suivant un rite qu'il n'avait jamais compris, allait tous les ans poser un caillou sur la tombe de ses parents ») : Compagnon la lit comme un témoignage de fidélité plutôt que de déjudaïsation, contre des interprétations contemporaines qui parlent de honte d'être juif, de haine de soi ou d'antisémitisme, qu'il juge anachroniques. Son enquête a deux versants : sur la famille (le caveau du Père-Lachaise où reposent treize personnes dont on n'avait jamais parlé ; la famille Weil, venue d'Alsace, installée à Fontainebleau pour la porcelaine puis à Paris, avec quatre générations d'assimilation, de Baruch Weil à Marcel, d'un père catholique de province, le professeur Adrien Proust, et d'une mère juive, Jeanne Weil) et sur la réception de Proust dans le monde juif. Dès la mort de Proust, de jeunes sionistes (nécrologies de Georges Kahn (nom approximatif) et d'André Spire, la seconde en anglais dans le Jewish Chronicle) le revendiquent comme juif, quand le Consistoire et l'Alliance israélite universelle l'ignorent, lui qui est baptisé, issu d'un mariage mixte. Compagnon commente la lettre de 1896 à Robert de Montesquiou (« si je suis catholique comme mon père et mon frère, par contre ma mère est juive »), le « par contre » marquant une opposition ferme.
Il analyse aussi l'idée d'un style juif ou talmudique chez Proust, apparue vers 1925 chez Denis Saurat (nom approximatif, reprise par Albert Cohen), qu'il juge essentialiste et sans preuve (aucune culture postbiblique ni talmudique attestée), en rappelant que Proust a pu avoir un minimum de bagage par la famille Weil (le livre de son grand-oncle Godchaux Weil, Les Matinées du samedi, la proximité avec le Consistoire). Sur le lien entre judaïsme et homosexualité dans Sodome et Gomorrhe (la « race maudite », la comparaison des procès Dreyfus et Wilde, la métaphore botanique), il rejette comme « complotiste » la thèse d'un auteur contemporain faisant du père de Proust un homosexuel marié pour son beau-père, et avance sa propre hypothèse : sur la grande famille Weil, seulement trois mariages mixtes, que la franc-maçonnerie (rite écossais, déiste, compatible avec le Consistoire, comme pour Adolphe Crémieux) pourrait expliquer, appuyée sur l'incinération en 1896 du grand-père de Proust, geste de libre pensée alors tout neuf, faute d'archives maçonniques conservées (beaucoup détruites sous l'Occupation).
Excerpts
“« Un vrai livre doit commencer par l'expérience de l'égarement, et puis je crois qu'on conquiert un livre comme on conquiert un terrain : on s'y repère peu à peu. [...] Lire, c'est avoir une boussole intérieure, comme dit Proust, et lire un livre comme une carte. Donc oui, lire, c'est de la topographie. »”
“« J'ai toujours pensé qu'il fallait qu'ils sortent sans avoir les conclusions, mais avec une série de nouvelles questions. [...] Dans un de mes derniers cours du Collège, je disais que l'art du professeur, c'était l'art de la déception : il ne donne pas les réponses, mais laisse les étudiants sortir du cours avec de nouvelles questions, et plus intelligents pour poser ces nouvelles questions. »”
“« Cette phrase, je la connaissais depuis toujours, elle est citée dans tous les livres sur Proust et elle me tracassait depuis au moins vingt ou trente ans. [...] Moi je voyais plutôt dans cette phrase un témoignage de fidélité plutôt qu'un témoignage de déjudaïsation. Aujourd'hui il y a beaucoup d'interprétations de Proust qui disent qu'il y avait chez lui une honte d'être juif, une haine d'être juif, voire un antisémitisme, et ça me paraissait un anachronisme. »”