Aron, Raymond
▶ Watch on YouTubeCoverage note: full (une émission d'environ vingt-cinq minutes ; transcription automatique par endroits très déformée, surtout les noms propres et plusieurs interventions rapides ; les passages incertains sont omis)
Core ideas
Question posée : le discours comme source. À l'occasion de la parution des discours du général de Gaulle (1940-1946), l'émission demande dans quelle mesure les discours d'hommes politiques peuvent servir de base à l'histoire. Chaque invité présente un orateur : Gambetta (discours au procès Baudin contre le Second Empire, plébiscite de 1870), Jaurès, Clemenceau, de Gaulle.
Gambetta et le problème méthodologique. Albert Le Bail cite les formules virulentes de Gambetta contre l'entourage de Napoléon III. Aron note que cette description est « magnifique » comme polémique mais que l'historien devrait au moins se poser des questions avant d'en faire un portrait exact : l'histoire ne peut pas se faire avec un seul document à charge (il rappelle que Marx a fait une description semblable, applicable aussi à d'autres régimes). Il remarque aussi que les discours sont prononcés par passion et ne représentent pas toujours une réalité historique absolue.
Jaurès : l'historien « sincère ». Georges Bourgin se dit « un historien qui croit davantage à la sincérité qu'à l'objectivité » : les discours de Jaurès sont, selon lui, de précieux documents sur la formulation du socialisme, l'affaire Dreyfus, la politique intérieure et la politique étrangère (affaire du Maroc, recherche d'une entente avec l'Allemagne), où ils complètent les archives du Quai d'Orsay. Aron ajoute que le cas de Jaurès est « exceptionnellement favorable » car il appartient à une époque où l'on croyait agir en révélant la vérité, alors qu'aujourd'hui l'orateur cherche surtout l'efficacité ; l'orateur Jaurès était aussi victime du « mimétisme oratoire » (applaudissements). Émile Buré évoque Clemenceau, philosophe et historien et orateur de gestes étonnants, qu'on ne peut ignorer pour comprendre la Troisième République.
De Gaulle et l'« âge nouveau » de l'orateur. Aron soutient qu'avec de Gaulle on entre dans un âge nouveau : jusque-là l'orateur parlait à quelques centaines de collègues ou à des milliers de personnes ; désormais il est invisible et s'adresse à des millions de personnes par la radio, et les discours du général sont le plus grand événement d'art oratoire radiophonique de l'époque. Pierre-Olivier Lapie renchérit : de Gaulle n'avait ni l'œil étincelant ni la voix brûlante de l'orateur classique, mais la radio impose densité, clarté et le côté « lointain » qui donne quelque chose d'héroïque ; le discours du 18 juin est « sensationnel » pour la France et pour l'histoire. Aron en tire une conséquence pour l'historien : un discours à des millions de personnes révèle moins la psychologie de l'orateur que celle d'un vaste public, et le discours est surtout précieux pour connaître « la psychologie des agents historiques eux-mêmes », ici un mélange de calcul froid et de foi, d'arguments rationnels (intérêt, bon sens, honneur) soutenus par une ardeur passionnée.
Excerpts
“« Avec de Gaulle, nous entrons dans un âge nouveau, celui où l'orateur est invisible et s'adresse à des millions de ses semblables. »”
“« La grande valeur du discours en tant que document historique est de nous faire connaître la psychologie des agents historiques eux-mêmes. »”
“« Je suis un historien qui croit davantage à la sincérité qu'à l'objectivité. »”