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Graeber, David

anthropologue, London School of Economics, figure du mouvement Occupy Wall Street

David Graeber - Entretien sur les Bullshit jobs (Jobs à la con)

Artesquieu · Mar 9, 2023

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Core ideas

Graeber raconte la genèse de l'enquête : des gens qui lui disaient, avec un peu d'alcool, qu'ils « ne faisaient rien », une heure de vrai travail par semaine et le reste à faire semblant ; son article de 2013 dans le magazine Strike, écrit presque comme une plaisanterie, est devenu viral, et de nombreux lecteurs (dont un avocat d'affaires malheureux) lui ont envoyé des témoignages. À l'objection de légitimité (« qui êtes-vous pour dire quels emplois sont inutiles ? »), il répond qu'il se contente de demander aux gens comment ils jugent leur propre travail : si quelqu'un lui dit que son travail n'a pas de sens, il ne le contredit pas. Il donne comme critère simple la disparition du métier : si les éboueurs ou les contrôleurs de train font grève, tout le monde s'en rend compte ; les banquiers, eux, peuvent s'arrêter sans que la société s'effondre (l'exemple de New York dans les années 1970). Il s'appuie sur des enquêtes (37 à 40 % de gens pensent que leur travail est absurde), et note que les services utilisés pour se sentir important (« larbins ») ou pour servir un patron riche en font partie.

Il propose une typologie de cinq catégories : les larbins (qui existent pour donner de l'importance à autrui), les porte-flingues (télémarketeurs, avocats d'affaires, relations publiques, utiles seulement parce que le concurrent a les siens), les rafistoleurs (qui réparent un problème qui ne devrait pas exister, comme celui chargé de présenter des excuses parce que le menuisier n'avait pas le temps), les cocheurs de cases (qui font semblant de faire quelque chose : l'animatrice de maison de retraite qui remplit des formulaires de loisirs que personne ne lit) et les petits chefs (qui surveillent des subordonnés). Il explique que la souffrance de ces employés (dépression, anxiété, maladies psychosomatiques) montre que les gens ne sont pas des « machines à maximiser » mais veulent « avoir un effet sur le monde qui les entoure » ; que le travail le plus porteur de sens est celui qu'on ne voudrait pas confier à une machine (soin, enseignement, personnel de métro qui retrouve un enfant perdu) ; et que l'enseignement est lui-même miné par la paperasse (il passe son temps à parler de la façon d'enseigner plutôt que d'enseigner). Il critique l'idée qu'on mesure l'utilité à une formule : on change la vie de quelqu'un par des canaux que l'on ne peut pas capturer par un algorithme.

Sur les causes, il invoque une vision théologique du travail : si l'on ne travaille pas plus dur qu'on ne voudrait, on n'est pas une « bonne personne », idée chrétienne que la gauche et la droite partagent (« plus d'emplois, c'est toujours bien »), alors que réduire le temps de travail à quinze heures par semaine suffirait à répartir le travail utile. Il se dit favorable au revenu universel, ne craignant pas un « revenu à la con » : les gens ne veulent pas être payés à rien faire, ils veulent contribuer, ils seraient plus heureux avec un travail utile (même des « mauvais poètes ») ; il estime que seul un petit nombre de génies (un Miles Davis, un John Lennon, un Einstein) est nécessaire pour un bon « retour sur investissement ». Il décrit une bureaucratie devenue « l'eau dans laquelle nous nageons » : le mot « formulaire » explose dans les usages, la séparation public/privé est floue (les banques dictent les règles qu'elles dénoncent ; une armée qui externalise un service et exige 27 personnes pour déplacer un ordinateur), et il observe un retour de la ré-internalisation de services (nettoyage dans les universités, nationalisations au Royaume-Uni). Il conseille de bannir des mots comme « excellence », « qualité », « partie prenante », « stratégique », et l'animatrice cite Matthew Crawford (démission d'un think tank pour ouvrir un atelier de réparation de motos : un travail frustrant mais jamais « irrationnel »). Il termine sur l'ébéniste engagé pour faire des meubles et à qui l'on demande de faire frire du poisson : une métaphore de l'enseignant qui passe son temps à des tâches administratives pour lesquelles il n'a pas été engagé.

Excerpts

“« Je rencontre sans cesse des gens à qui l'on pose la question "que faites-vous ?" et qui répondent "rien, vraiment". Au début je pensais que c'était simplement de l'humilité, mais quand on leur donne un petit peu à boire, ils admettent qu'ils ne font véritablement rien : ils travaillent une heure par semaine, et le reste du temps ils font semblant de travailler. Je me suis dit : est-ce que c'est très commun, ce genre de choses ? »”

“« Les gens me disent qu'ils sont déprimés, anxieux, malades de maladies psychosomatiques, à partir de l'instant où on leur donne quelque chose de vrai à faire. Ça montre quelque chose de profond sur la nature humaine : les gens ne sont pas ces machines à maximiser, ils veulent avoir un effet sur le monde qui les entoure. Si on enlève cela, il s'étiole et meurt. »”

“« Il y a une vision théologique du travail : si on ne travaille pas plus dur que ce qu'on aimerait travailler, à un travail qu'on n'aime pas, ça veut dire qu'on n'est pas une bonne personne, qu'on n'est pas un vrai adulte, qu'on ne mérite pas l'amour de sa communauté. C'est une idée incrustée dans des racines extrêmement chrétiennes, et je pense qu'elle sous-tend beaucoup de nos pensées en politique : la seule chose sur laquelle la gauche et la droite s'accordent, c'est que plus d'emplois, c'est toujours bien. »”