Duby, Georges
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Core ideas
L'animateur ouvre l'émission en défendant l'« éloignement » (la distance chronologique, historique, culturelle) comme potentiellement fécond plutôt que comme un obstacle à la compréhension, et présente le XIIe siècle comme un terrain particulièrement fertile pour étudier la solitude volontaire et « heureuse » — non pas d'abord à travers la figure de l'ermite, mais à travers l'image du monastère cistercien lui-même : nu, retiré, une architecture semblant correspondre directement à la vie spirituelle qu'elle abritait. On demande à Duby s'il n'est pas trompeur de parler de « solitude » pour des communautés de centaines de moines ; il rejette fermement l'objection : le retrait des cisterciens vers « le désert » (la nature sauvage) était un choix délibéré et structurel, non un hasard géographique. Il fait remonter l'origine de l'ordre à un mouvement plus large de renouveau spirituel du début du XIIe siècle, nourri par un contact croissant avec le christianisme oriental — en particulier la redécouverte, à travers les biographies des Pères du désert de la Thébaïde égyptienne, du sens originel du monachisme (le mot « moine » vient de « solitaire »). Ce mouvement a nourri une réaction contre le modèle clunisien qui, malgré toute sa perfection, ne s'était jamais réellement retiré du contact avec le monde — un monastère clunisien était fermé de murs mais possédait une porte, et fonctionnait presque comme une petite ville — alors que les fondateurs de Cîteaux se sont délibérément enfoncés dans une forêt marécageuse et sans route précisément pour retrouver cet idéal perdu du désert. Duby lit la fameuse polémique de saint Bernard de Clairvaux contre les excès architecturaux clunisiens (citée longuement : ornements dorés, nefs surdimensionnées, peintures curieuses ne servant à rien pour des moines ayant déjà renoncé à l'éclat du monde) comme l'expression doctrinale de cette même impulsion — et note que les communautés cisterciennes allaient jusqu'à expulser les implantations paysannes menaçant leur solitude, n'ayant aucun intérêt pour le ministère paroissial.
Duby situe la solitude cistercienne entre deux pôles : elle n'est jamais allée aussi loin que les chartreux, dont les cellules individuelles (une chartreuse est un ensemble d'habitations pour une seule personne, les moines passant la quasi-totalité de leur temps dans une stricte solitude privée, ne se retrouvant que brièvement pour la prière ou les repas communs) s'approchait d'un véritable érémitisme au sein d'un ordre formel ; les cisterciens restaient bénédictins, tenus de vivre comme une seule famille communautaire — d'où le plan monastique cistercien reconnaissable (Fontenay, Sénanque, Le Thoronet) : un réfectoire commun, une salle capitulaire pour la parole collective, un dortoir commun au-dessus, organisés autour d'un cloître. La seule asymétrie, note Duby, est l'abbé qui — contrairement à son homologue clunisien, qui dormait parmi ses moines — vivait à part, dans sa propre cellule, incarnant dans sa solitude imposée une métaphore vivante de l'idéal de l'ordre pour chaque moine, rappelant à chaque « monachus » qu'il demeure, par essence, un solitaire même au sein de la communauté.
Interrogé sur le silence quasi total qui structure la vie monastique en dehors des offices collectifs (le chant à l'unisson de la prière communautaire faisant exception), Duby l'explique comme un mécanisme délibéré destiné à créer un « petit désert » autour de chaque moine à l'intérieur du grand désert communautaire — le silence régnant l'essentiel de la journée et toute la nuit, compris, selon la présentation que fait saint Benoît lui-même de sa Règle comme adaptée aux « débutants » en spiritualité, comme l'approche nécessaire vers la perfection supérieure, encore inatteinte, de la véritable solitude anachorétique. Un long passage cité sur la prière nocturne (s'appuyant sur des écrits monastiques selon lesquels la prière s'élève « pure » et « agréable » précisément parce que l'obscurité et le silence suppriment tout public, toute tentation de vanité ou de flatterie) souligne ce point : le but du silence est une communication personnelle ininterrompue avec le divin à travers le Verbe — entendu dans les psaumes chantés, lu à voix haute dans le cloître selon la lecture de Carême assignée pour l'année — une communication qui exige de couper tout autre canal de distraction mondaine.
Le fil analytique le plus soutenu de l'entretien concerne la façon dont cette théologie du silence et de la rupture se traduit directement dans la forme architecturale cistercienne. Duby convient que le dépouillement de toute sculpture figurative et de tout ornement servait à barrer l'entrée du monde extérieur — ses fantaisies et ses souvenirs de la vie séculière — dans l'espace intérieur du moine, protégeant le canal unique de communication avec Dieu de toute distraction concurrente. L'animateur propose une analogie formelle précise — le « doubleau » cistercien (arc transversal), dont les colonnes engagées de soutien, contrairement à la pratique romane courante, sont souvent interrompues à mi-hauteur du mur sur un corbeau plutôt que de descendre jusqu'au sol, rompant la ligne continue attendue entre le sol et la voûte — y voyant un « dénouement » architectural délibéré, reflet de la rupture théologique d'avec le monde. Duby souscrit largement à cette lecture, allant plus loin : il ne s'agit pas d'une simple simplicité mais d'une rupture, une esthétique d'austérité totale faisant écho à l'austérité physique de la vie monastique elle-même (il qualifie le bâtiment cistercien de « bâtiment clunisien décapé ») — et étend la même logique au chevet plat cistercien, qui rompt de même avec l'abside courbe attendue, ainsi qu'à un goût plus général pour l'angle droit plutôt que la courbe sensuelle, nuancé seulement par les remarquables roses cisterciennes que Duby crédite comme peut-être parmi les premiers usages architecturalement significatifs de l'ouverture en rose, leur forme simple s'inscrivant néanmoins dans un système symbolique délibéré destiné à orienter plutôt qu'à détourner la méditation du moine.
Invité à situer la solitude cistercienne parmi les autres modes de retrait de l'époque, Duby la présente comme une voie médiane délibérée entre la « dispersion totale et dangereuse » de l'érémitisme non réglementé — les forêts de l'ouest de la France au XIIe siècle étaient, dit-il, denses d'ermites attirant des disciples malgré eux, leur popularité minant sans cesse la solitude qu'ils recherchaient, et considérés avec une réelle suspicion théologique (l'isolement volontaire n'était-il pas en réalité une forme d'orgueil spirituel ?) — et la richesse relativement mondaine du monachisme communautaire ordinaire ; le compromis de Cîteaux (la vie communautaire relocalisée dans une nature sauvage véritable) correspondait à ce que la société du XIIe siècle semblait elle-même désirer, comme en témoigne la croissance explosive de l'ordre au cours des décennies centrales du siècle. Interrogé sur la question de savoir si la violence polémique de Bernard de Clairvaux se retrouvait dans la texture vécue de la vie cistercienne, Duby résiste fermement à toute lecture idyllique : il ne s'agit pas du « locus amoenus » de la pastorale classique ou pétrarquiste, mais d'un jardin clos plein d'épines — les moines devaient non seulement peu parler mais pleurer, portant le deuil des péchés d'autrui autant qu'ils assuraient leur propre salut par la privation ; les cisterciens ont fameusement cessé de se laver, traité le travail manuel non comme une valeur positive mais comme une humiliation délibérée, porté leurs vêtements jusqu'à ce qu'ils tombent littéralement en lambeaux, et bu un vin (imposé par la Règle bénédictine) délibérément laissé s'aigrir. Duby conclut en reformulant cette dureté non comme une contradiction mais comme une méthode : le désert fonctionne comme une antichambre du paradis, un lieu d'épreuve où le « vieil homme » est douloureusement dépouillé pour faire place au « nouvel homme », et la solitude elle-même — endurée comme une véritable épreuve plutôt que comme un confort — est précisément le chemin par lequel le moine finit par atteindre une jubilation lumineuse et sacrée.
Excerpts
Sur les raisons pour lesquelles Cîteaux s'est enfoncé dans la forêt plutôt que de réformer Cluny de l'intérieur :
“Sitôt sort de l'ordre clunisien mais s'enfonce dans la forêt, s'enfonce dans la forêt marécageuse hors des routes, et justement cherche ce milieu de perfection que doit être le désert.”
Sur le « dénouement » architectural reflétant la théologie de la rupture :
“Ils ont cherché surtout la plus grande simplicité... c'est plus que la simplicité, c'est une rupture. La fuite au désert s'accompagne aussi d'une marche vers l'austérité totale — de même qu'on se dépouille de la compagnie des autres, on se dépouille de tout ce qu'il peut y avoir de superfluité.”
Sur la dureté délibérée de la vie quotidienne cistercienne, une épreuve et non un idylle :
“N'imaginons pas que le monastère cistercien soit le locus amoenus... c'est un jardin clos plein d'épines, parce que la vocation du moine, c'est aussi de souffrir pour les autres. Il doit pas parler, il doit pleurer les péchés des autres.”