Giono, Jean
▶ Watch on YouTubeCoverage note: full - entretiens avec Jean Carrière entrecoupés de textes de Giono lus par Robert Florent et de commentaires de Carrière.
Core ideas
Giono explique pourquoi la plupart de ses romans se situent au XIXᵉ siècle : l'époque est assez lointaine pour l'éloigner de la réalité moderne, mais assez proche pour ne pas imposer de reconstitution historique. Il se dit romantique et refuse de « se servir de la vérité », qui occupe une place où l'on ne peut rien mettre d'autre. Il passe en revue ses goûts. Proust est un livre « de relecture » qu'on reprend au hasard d'une phrase. Gide est un homme admirable mais une œuvre de dilettante. Dans la littérature anglo-saxonne, il aime Swift, Boswell, Dickens, Sterne, les Powys et Henry Miller, qu'il a reçu à Manosque, pour leur souci minutieux du détail intime qui, par accumulation, devient fantastique. Il n'aime ni écrire pour le théâtre, discipline trop rapide pour lui, ni aller au théâtre, faute d'y avoir été habitué enfant. Il lit les journaux, car « les faits divers sont des traits de caractère ». Il refuse l'idée d'un « sens de l'histoire » : on ne fait l'histoire qu'après coup, les événements naissent du hasard, et la colique de Staline ou la fatigue de Roosevelt à Yalta pèsent autant que les grandes doctrines.
Le cœur de l'entretien est une définition du romancier. C'est d'abord un homme qui raconte une histoire et sait la construire pour tenir le lecteur, ensuite une histoire inventée, enfin une « sublimation » qui agrandit ou réduit les sensations pour les faire entrer dans le drame, comme Delacroix peignant des tigres d'après des chats. Il oppose la générosité de Stendhal, Hugo, Melville, Dostoïevski ou Faulkner à la « mesure » qui frôle l'indigence et au roman documentaire de Dos Passos. Stendhal crée en deux mois une Chartreuse qui ajoute quelque chose au monde. Il avoue être injuste avec Balzac, qu'il relit chaque année en le trouvant mal écrit. Il raconte comment Kipling lui a apporté les paysages qui manquaient chez Stendhal. Il juge le Nouveau Roman (Robbe-Grillet, Sarraute, Butor) comme des « expériences de laboratoire » qu'on devrait garder dans ses cartons, en exceptant Claude Simon. Le vrai romancier, selon lui, reste le conteur arabe au coin d'une rue qui dit « il était une fois » et attend qu'on jette des sous dans son chapeau.
Giono décrit en détail son travail. Il écrit pour son propre plaisir (« je paierais pour écrire ») et dit à Gide que, s'il souffrait, il ferait autre chose. Il commence chaque matin sans savoir ce qui va se passer, toute la journée, pour environ trois pages dactylographiées. Il le fait au porte-plume en bois fendu et à l'encre très noire, sur un papier précis, avec une écriture minuscule dont le dessin lui procure un plaisir esthétique. Il ne rature jamais le manuscrit : toutes les variantes passent par un carnet posé à côté. En promenade, il note au charbon d'allumette sur du papier à cigarettes pour que la phrase reste assez floue et s'emboîte ensuite dans le texte. La gestation d'un roman dure des années. Des personnages naissent par fragments (une mèche, un bouton de gilet) et rôdent autour de lui pendant qu'il écrit un autre livre. Paysages et personnages s'engendrent mutuellement dans une sorte de chrysalide, puis tout s'effondre et se reconstruit dès la première phrase réellement écrite. Aucun personnage n'est copié sur la vie, à une exception près : les derniers jours de Pauline de Théus, dans Mort d'un personnage, sont ceux de sa mère.
L'entretien aborde aussi la religion et la mort. Giono se dit imperméable dès le catéchisme : il était sensible à l'écho et aux vitraux de l'église, jamais au contenu. Il lit la Bible comme un livre de poèmes et de chroniques et ne croit ni au Christ ni à Dieu. Faute d'avoir jamais été malheureux, il n'a pas eu besoin de la foi. La mort ne l'a jamais angoissé : il a tenu sa mère mourante dans ses bras et aidé son père à « passer de l'autre côté ». Seule la douleur physique lui paraît un scandale incompréhensible, auquel la religion n'apporte pas de réponse. Il raconte avoir quitté le collège avant le baccalauréat pour ne plus voir ses parents se sacrifier, et défend l'autodidacte qui désire la culture avant de la prendre. Il évoque Le Désastre de Pavie, préparé sur le terrain, ses chroniques hebdomadaires dans Le Dauphiné libéré, sa méfiance envers la psychanalyse et la critique. Il conclut sur la petitesse de l'homme, comparé à une fourmi qui se promène sur un volume de Shakespeare sans rien savoir de Hamlet.
Excerpts
Giono définit le romancier par l'invention et la générosité :
“pour moi le romancier est un homme qui donne beaucoup généreusement des images généreusement des richesses [...] stendhal écrit la chartreuse en deux mois est désormais la chartreuse existe dans le monde elle est créée avant ces deux mois le monde et elle monde - la chartreuse après il est le monde plus la chartreuse [...] le romancier donc un premier lieu à mon avis un homme qui raconte une histoire et qui sait raconter une histoire c'est à dire qui c'est la construire”
Sur sa méthode de travail sans plan :
“je me mets toujours au travail le matin devant ma page sans savoir du tout ce qui va se passer rien n'est préparé rien n'est prêt je m'arrête le soir à un moment où je ne sais pas ce qui va se passer car je me raconte en premier lieu le livre moi même et c'est ce qui m'intéresse [...] le plaisir que je prends un cri un livre dépasse tous les autres plaisirs”
Sur l'image du conteur, qu'il oppose au roman de laboratoire :
“le véritable romancier c'est le l'ancien contre arabes qui se tenait au coin d'une rue un carrefour de rue joignez ses doigts en forme lotus et disait il était une fois alors en ce moment là les gens se mettaient autant de lui ai jeté des seaux dans son chapeau [...] si vous avez de quoi manger ce soir vous mangerez sinon on mangera pas puisque vous sera racontée l'histoire alors vous saurez la raconter”