Winkin, Yves
▶ Watch on YouTubeCoverage note: full (une émission d'environ quarante minutes ; transcription automatique par endroits déformée, surtout les noms propres et quelques titres ; les passages incertains sont omis)
Core ideas
Qui était Goffman. Winkin, qui l'a connu entre 1976 et 1982 à l'université de Pennsylvanie, décrit un petit homme arrivant à bicyclette, né au Canada dans une famille juive d'origine ukrainienne, installée dans une petite ville des plaines avant Winnipeg, parti aux États-Unis après l'école secondaire mais resté canadien (anecdote : il aurait renvoyé la moitié des étudiants de son séminaire en disant qu'il obéissait à « sa reine »). Il lui prête un humour froid et un rapport « un peu dur au monde », et rappelle qu'il est mort en 1982. L'émission défend la place de Goffman, auteur classique encore mal connu en France, dont l'œuvre se partage entre les institutions (Asiles, 1961, après un an d'immersion dans l'hôpital Sainte-Elizabeth à Washington en 1955-56, où il se faisait passer pour assistant du directeur des sports et passait ses nuits avec les malades ; Stigmates, 1963) et la vie ordinaire (La Présentation de soi, 1959, Les Rites d'interaction, Les Cadres de l'expérience).
Depardon et l'« institution totale ». Raymond Depardon raconte avoir découvert Goffman en plein désarroi après le photoreportage, lors de son séjour à Trieste dans le mouvement de psychiatrie alternative : l'asile comme « découpage du réel » où les mêmes gestes (repas, extinction des feux) sont répartis, ce qui rejoint son film sur l'asile (titre déformé dans le transcript, vraisemblablement San Clemente). Winkin illustre la méthode : les patients se reconstituent une vie ordinaire (un noyau de prune planté dans un bol pour faire un petit jardin), et Goffman disait qu'il fallait faire de l'observation participante « jusqu'à l'os ». Depardon note qu'aujourd'hui on est entré dans une « autre prison », celle de la chimie, et que les institutions totales (camps de réfugiés) ne sont pas dépassées.
L'ordre de l'interaction, la parole, le silence. Winkin insiste sur la question de base de Goffman : « comment se fait-il qu'on ne soit pas plus souvent en train de se taper dessus ? ». Entre l'ordre social et l'ordre de l'interaction (le face-à-face), toute infraction (un silence, un regard, un manque de réponse) est sanctionnée, par exemple par l'embarras ; « il n'y a pas de geste, pas de regard, pas de silence qui n'ait son importance ». Il rappelle que la métaphore du théâtre, popularisée en France par le titre « La Mise en scène de la vie quotidienne » (qui réunit deux livres de 1959 et 1973), n'est utilisée que dans le premier tome et que Goffman la juge, à la fin, comme un échafaudage qu'on peut retirer. Il évoque aussi les « ressources sûres » (fumer, regarder le feu, tricoter, aujourd'hui le téléphone) qui permettent de supporter le silence.
Goffman et le documentaire ; postérité. Depardon voit dans la parole libre qu'il filme (« Les Habitants », les paysans des Cévennes, le silence des « taiseux ») une proximité avec Goffman : laisser parler sans question, rester longtemps, filmer au plus près. Winkin décrit un style d'écriture plein d'humour fin, inimitable, qui multiplie les concepts « éphémères ». Il évoque la légitimation de la micro-sociologie (observation, urbanisme, sociolinguistique), la traduction par Pierre Bourdieu dans sa collection aux Éditions de Minuit, le rôle d'Isaac Joseph, de Robert Castel, et une hypothèse non prouvée selon laquelle la « matrice » de Goffman serait cinématographique (une formation à l'Office national du film du Canada). L'émission se clôt sur « Les Cadres de l'expérience » (Frame Analysis, 1974, traduit en 1991), où le cadre sépare le réel de ce qui ne l'est pas (la régie d'une émission radio), et sur la chanson de Randy Newman que la veuve de Goffman disait aimée de lui.
Excerpts
“« Comment ça se fait, littéralement, qu'on ne soit pas plus souvent sur la gueule ? »”
“« Il n'y a pas de geste, il n'y a pas de regard, il n'y a pas de silence qui n'ait son importance, tout compte. »”
“« Il ne suffit pas d'aller au bout du monde pour faire des choses intéressantes : peut-être au coin de sa rue. »”