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Lafon, Marie-Hélène

romancière et enseignante, originaire du Cantal

Marie-Hélène Lafon - Entretien (Du jour au lendemain)

Artesquieu · May 12, 2025 · partial coverage

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Coverage note: intégral

Core ideas

Lafon situe la beauté de son Cantal natal dans une source délibérément paradoxale : le vide et l'émotion d'être entièrement rejetée sur soi-même. Interrogée sur le point de savoir si elle écrit pour combler ce vide, elle corrige fermement la prémisse — elle n'écrit pas pour le combler mais pour l'approfondir et le creuser davantage —, et convient que ce même vide est précisément ce qui donne à ses livres leur plénitude. Elle décrit une longue période durant laquelle avoir lu les grands classiques (Flaubert, Céline, l'Iliade plus que l'Odyssée) a activement paralysé sa propre écriture — « la statue du Commandeur », dressée là comme si tout avait déjà été fait — jusqu'à ce qu'elle franchisse un seuil qu'elle ne peut pleinement expliquer, tantôt malgré ces livres, tantôt en s'appuyant sur eux. Elle désigne Vies minuscules de Pierre Michon (lu des années après sa publication en 1984) comme décisif, précisément parce qu'il lui a prouvé que des textes fondateurs pouvaient émaner d'un corps vivant, qu'une œuvre majeure pouvait encore être en train de se faire ; elle cite aussi Pierre Bergounioux et, de façon plus ambivalente, Richard Millet (qu'elle a cessé de lire après Le Goût des femmes laides) comme faisant partie de ce qu'elle appelle son « triangle des Bermudes » personnel. Flaubert demeure son repère constant : elle relit « Un cœur simple » environ une fois par an, généralement lors d'un long trajet en métro, et lutte toujours contre les larmes — une réaction de « midinette », selon ses propres mots, dont elle ne s'embarrasse pas. Ses propres livres, en revanche, ne la font jamais pleurer lorsqu'elle les relit (ce qu'elle fait rarement, seulement pour retrouver un extrait à lire en public) — au lieu de cela, selon une expression qu'elle a elle-même forgée, ils lui « rabotent la gueule », ce qu'elle propose comme sa manière bien à elle de pleurer.

Chaque nouveau livre, dit Lafon, est un « chantier » qui rouvre le même vertige total, quel que soit le nombre de livres qui le précèdent — sept à ce jour, fait qui continue, dit-elle, de la surprendre véritablement, puisque pour elle l'écriture demeure une forme de transgression (comme l'était autrefois la lecture des classiques), frôlant même la trahison. Avoir déjà écrit L'Annonce, Les Derniers Indiens ou Liturgie n'apporte aucune assurance pour le travail en cours, résistant. Elle décrit ses livres comme physiquement empilés dans l'ordre à côté de ses deux dictionnaires Robert — la langue comme condition sine qua non de tout livre, jamais son ennemie.

Lafon développe sa métaphore récurrente de l'écriture comme travail agricole — la langue comme « terreau », travaillé, labouré, sillonné, et surtout attendu, l'attente comptant en écriture autant qu'en agriculture. Elle fait remonter le silence omniprésent de ses livres à sa source littérale : le silence de la terre, de ceux qui la travaillent, de l'histoire, « tout ce qui est hors mot » — et décrit l'écriture elle-même comme le travail épuisant consistant à arracher aux mots ce qui, fondamentalement, ne leur appartient pas. Dans le monde rural d'où viennent ses personnages (dans six de ses sept livres), les mots servent d'abord et avant tout à dire des choses utiles et à parler des autres, jamais de soi-même — fait qui, dit-elle, fonde un rapport profondément transgressif à l'écriture elle-même, et qui marque ses personnages, délibérément opaques, inexpliqués, prenant « le parti pris des choses » : existant comme des objets, définis par des gestes, des déplacements corporels, des habitudes et des odeurs plutôt que par la parole. Sa « ligne de tension » fondamentale, reconnue tardivement en tant qu'écrivain, dit-elle, consiste précisément à poser des mots sur le silence de ceux qui ne disent rien — une énergie et un labeur à la fois, qu'elle relie étymologiquement aussi bien à « énergie » (enraciné dans le travail) qu'au « tripalium » latin derrière « travail » (cela doit faire mal). Interrogée sur ce qui se passe quand l'écriture résiste, elle répond simplement : on attend, on persévère — elle n'a encore jamais abandonné un projet, bien qu'elle note qu'elle ne fait cela que depuis treize ans.

Venant à L'Annonce elle-même, Lafon précise que le titre n'a rien à voir avec Claudel malgré le prénom du protagoniste masculin, Paul — un éleveur laitier de 46 ans déterminé à ne pas finir seul, en quête « de la douceur » dans sa vie avant qu'il ne soit trop tard, ce qui signifie pour lui, précisément, une femme, via une petite annonce dans un journal. L'annonce lui amène Annette, 37 ans, venue de l'extrême nord de la France — aussi éloignée que possible du monde de Paul — fuyant une relation ravagée avec Didier, père alcoolique et destructeur de son jeune fils Éric, renfermé sur lui-même ; elle répond à l'annonce à cause de deux mots : « doux » et « agriculteur » (une « vraie » profession, à ses yeux, contrairement à sa propre absence de métier), espérant avant tout sauver son fils en rompant entièrement les liens avec le Nord. Lafon qualifie le résultat, à sa propre surprise peut-être, d'histoire d'amour — « un roman d'amour dans l'adversité » — construite moins autour de la relation elle-même qu'autour de chaque personnage d'abord enfermé dans « la prison de sa propre peau », puis de la manière dont ces peaux distinctes se frottent l'une à l'autre à l'intérieur de la « gangue » commune de la ferme, elle-même personnage central et récurrent dans tous ses livres.

Lafon détaille les dynamiques internes tendues du foyer : Nicole, la sœur de Paul, célibataire, occupe depuis trente ans le rôle féminin central dans sa vie et voit l'arrivée d'Annette avec une suspicion hostile (supposant, non sans quelque raison, des motivations intéressées) ; deux oncles âgés, Louis et Pierre (80-81 ans), célibataires de toujours qui n'ont jamais quitté la ferme sauf brièvement pour le service militaire (qui leur a appris, à leur véritable étonnement, qu'il existait aussi de bonnes vaches ailleurs), sont propriétaires de la terre elle-même. Annette doit apprendre un registre de communication entièrement nouveau — non par les mots (Lafon souligne qu'Annette, sa mère, et même son fils sont tous, malgré un curieux amour partagé des mots croisés comme objets à deviner et à déchiffrer, des gens chez qui les mots ne viennent pas facilement et ne servent pas à dire les choses) mais par le silence, la patience et le travail : elle découvre la véritable obscurité (non éclairée par les lampadaires) pour la première fois de sa vie, apprend à lire les bruits de la maison (« la maison parle... elle a un corps »), et finit par apprivoiser le corps même de Paul — des mains dont la densité et l'utilité mystérieuses (façonnées par les foins d'été, le travail des machines) elle doit apprendre à lire comme un langage à part entière, opaque. Lafon note que l'étable est entièrement fermée à Annette — elle appartient à Nicole, « la grande prêtresse de l'étable », entourée des vaches comme de ses acolytes, de même que Lola, la chienne de la ferme, se lie plutôt à Éric qu'à Annette, qui n'aura jamais ce « lien ombilical ». Les véritables obstacles auxquels se heurte Annette, insiste Lafon, ne viennent ni de la terre, ni de la nuit, ni des arbres, ni de la maison — qui se révèlent non hostiles — mais des gens.

Interrogée sur le fait de savoir si Annette « perd le Nord » (expression qui signifie perdre ses repères, jouant sur son origine littérale), Lafon répond que non — elle n'oublie pas ce qui s'y est passé, mais s'efforce de mettre du temps et de la distance entre elle-même et ce qui a déchiré sa vie, consciente en permanence du risque du faux pas étant donné l'hostilité vigilante de Nicole et des oncles, et du danger réel de « retourner au rien » que représente pour elle le Nord. Lafon s'attarde sur le cliché usé « refaire sa vie », qui, dit-elle, n'a mérité sa place dans le livre que parce que « refaire » implique aussi « défaire » — l'expertise antérieure d'Annette, forgée à force de défaire sans cesse sa propre vie, pourrait désormais se réorienter vers le fait de faire, tout simplement. Au mieux, dit Lafon, Annette peut espérer non un véritable accueil mais une simple tolérance — que Nicole et les oncles finissent par remarquer qu'elle a pris racine et ne partira pas —, la douceur de Paul pouvant potentiellement ouvrir à Éric un avenir que Lafon dit avoir semblé presque inaccessible à Annette dans le Nord : pas nécessairement un avenir agricole, mais un avenir réel, faisant de toute cette relocalisation une forme d'exil qui pourrait aussi être un sauvetage — « un pari », dit-elle, fait avec un inconnu. Elle se souvient avoir senti, dès qu'elle a commencé à écrire à l'été 2006, qu'elle entrait en territoire narratif inconnu — ne sachant pas où cela mènerait, mais pressentant que cela ne menait pas nécessairement au pire.

Excerpts

Sur les raisons pour lesquelles elle écrit à partir du vide plutôt que pour le combler :

“Il faut surtout pas combler le vide — l'approfondir, peut-être, pour le creuser davantage encore... c'est ce vide qui donne à mes livres leur plénitude.”

Sur le caractère transgressif du fait de donner des mots à ceux qui, traditionnellement, ne disent rien :

“Dans le monde d'où je viens... les mots servent d'abord et avant tout à dire les choses utiles, et à parler des autres — mais certainement pas de soi. Ça fonde un rapport extrêmement transgressif à l'écriture.”

Sur le cliché usé « refaire sa vie », et les raisons pour lesquelles il a mérité sa place dans le roman :

“Qui dit refaire dit défaire aussi. Elle a beaucoup défait avant de tenter de refaire, et finalement la force d'obstination qu'elle avait mise à défaire tant de fois sa vie, elle va peut-être pouvoir la mettre au service d'autre chose maintenant.”