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Cărtărescu, Mircea & Hinckel, Laure

Cărtărescu, Mircea: romancier et poète roumain

Hinckel, Laure: traductrice française de Cărtărescu

Mircea Cărtărescu - Entretien (Les Midis de la culture)

Artesquieu · Jun 12, 2026 · partial coverage

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Coverage note: full — entretien mené en partie en français, en partie en roumain avec interprétation en direct

Core ideas

L'entretien marque la republication en France d'Orbitor, la trilogie de Cărtărescu, sous de nouveaux titres et chez un nouvel éditeur (Éditions Noir sur Blanc/de Noël) : le premier volume, d'abord intitulé Orbitor puis L'Œil en feu, devient L'Aile gauche, suivi de Le Corps et L'Aile droite. Interrogé sur ce que signifient pour lui son statut de perpétuel prétendant au Nobel et sa position d'auteur vivant le plus lu de Roumanie, Cărtărescu aborde le moment avec pragmatisme — son nom pèse aujourd'hui plus lourd en France qu'il y a quinze ans, ce qui, espère-t-il, aidera cette nouvelle édition d'un livre qu'il considère comme « l'œuvre de ma vie » à trouver des lecteurs. Interrogé sur la décision passée de Gallimard de classer son œuvre dans la science-fiction, il rejette fermement cette étiquette comme inexacte au regard de ce qu'il écrit, tout en la reconnaissant fidèle à sa formation personnelle : enfant, il a dévoré la science-fiction, la considère encore aujourd'hui précieuse pour développer l'imagination d'un jeune lecteur, et prend le terme au pied de la lettre comme « admiration pour la science et pour la fiction à la fois » — évoquant sa fascination durable pour la physique quantique (dont l'ombre, dit-il, plane sur son roman Solénoïde) et pour l'entomologie, un intérêt qu'il partage avec Nabokov et qu'il aurait volontiers poursuivi comme profession.

La poésie, non la prose, est l'identité première que Cărtărescu se reconnaît : il la qualifie de sommet non seulement de la littérature mais de la connaissance humaine en général, aux côtés des mathématiques, de la science, de la philosophie et de la théologie, et la relie à ce que scientifiques et artistes appellent tous deux « l'état de grâce » — les mathématiciens parlent de formules « élégantes », et Cărtărescu voit dans cette grâce le même phénomène que la poésie nomme directement. Il fut poète publié avant d'être romancier et reste, dit-il, davantage connu comme poète en Roumanie, un statut qui « l'honore profondément » ; il étend cette affirmation à toute fiction sérieuse, citant Dostoïevski sous-titrant Les Nuits blanches « un poème pétersbourgeois », et soutenant que même les romans les plus réalistes de Balzac ou de Tolstoï sont, au fond, des poèmes — un roman sans « la goutte de poésie » ne l'intéresse tout simplement pas, la poésie étant précisément l'art de faire jaillir des étincelles de la collision entre un nom et un adjectif. Sur son propre processus de composition, Cărtărescu se décrit comme l'un des derniers vrais croyants littéraires en l'inspiration de type romantique (se rangeant du côté des romantiques contre les rationalisations plus tardives du métier par Poe et Valéry) : écrire est une forme d'auto-hypnose, une attente qu'une énergie remonte des profondeurs de l'esprit — « je ne suis qu'un nid dans lequel se pose un oiseau » — un oiseau qui se pose parfois et parfois non, et il y a eu des années où il n'a tout simplement pas écrit parce qu'il savait, consciemment, que l'oiseau ne viendrait pas. Il développe la même idée par l'image d'une course de chevaux : il n'est que le jockey, petit, léger, sans éperon ni cravache, cherchant à perturber le moins possible son propre esprit, plus puissant et plus sage que lui — le cheval — parce que c'est toujours le cheval, jamais le jockey, qui gagne.

Sur le lecteur, Cărtărescu insiste : un écrivain n'est rien sans lui, le livre ne devient pleinement réel que dans l'esprit du lecteur, et un « lecteur idéal » devrait posséder la même encyclopédie intérieure que l'écrivain. Il dit aimer tous ses lecteurs mais être toujours à la recherche de ce lecteur rare qui appelle pour dire qu'un livre précis a changé sa vie — chose arrivée deux ou trois fois dans sa carrière, ce qu'il appelle simplement « le paradis », ce que tout écrivain désire secrètement. Interrogé sur la manière dont mémoire, rêve, hallucination et spéculation métaphysique fusionnent dans sa prose — et sur le moment où un rêve ou un souvenir a « suffisamment muté » pour devenir littérature — il insiste, à rebours de sa réputation d'écrivain purement onirique ou surréaliste, sur la primauté du métier réaliste : un peintre abstrait, dit-il, doit d'abord savoir peindre le réel (il cite les débuts réalistes de Picasso lui-même), et un romancier doit maîtriser le roman réaliste aussi complètement que Flaubert, Tolstoï ou Balzac avant de tendre vers autre chose — son propre monde intérieur, irréductiblement personnel, qu'il décrit comme une tentative de construire « une carte de mon cerveau », projet qu'il considère comme le plus pleinement accompli dans la trilogie Orbitor.

Sa traductrice Laure Hinckel (récente lauréate du grand prix de traduction d'Arles) décrit la prose de Cărtărescu, côté français, comme « une langue charnelle » — le traduire est un acte intensément physique et sensoriel, exigeant une précision totale avec le substrat réaliste de ses descriptions, car c'est justement en négligeant cette précision que l'écriture échoue à décoller vers son registre surréaliste ou onirique ; la fidélité à ces « replis » et « ondulations » réalistes est ce qui permet au surréel d'émerger véritablement plutôt que de flotter hors sol. Cărtărescu relie son attention presque obsessionnelle au corps directement à sa fascination de toujours pour la biologie, la zoologie et la parasitologie — le corps humain, dit-il en citant Rabelais, comme un univers à lui seul — et traite le corps, tout au long de son œuvre, comme une métaphore constante de la vie de l'âme et de l'esprit, faisant écho à l'idée philosophique hindoue du purusha et aux traditions mystiques où le corps humain indexe le monde entier. Sur la spiritualité, il affirme une pratique de lecture mystique active (citant le Livre des morts tibétain comme l'un des grands livres de l'humanité, tout en restant conscient de la façon dont le mysticisme se déforme en pseudoscience et en parapsychologie) et offre une image saisissante de la tâche de l'écrivain : s'élever vers un ciel abstrait et retomber « avec un petit peu de poussière bleue sur les doigts » après avoir touché le ciel — sans quoi, dit-il, cela ne vaudrait pas la peine de vivre.

Il conclut en expliquant l'image directrice de la trilogie, le papillon, dont les ailes et le corps structurent les trois volumes (L'Aile gauche, Le Corps, L'Aile droite) : suivant la lecture que fait Roger Caillois du papillon comme symbole naturel, Cărtărescu voit dans la métamorphose chenille-chrysalide-papillon une correspondance parfaite avec la vie humaine — nous vivons en chenilles, sommes scellés à la mort dans une chrysalide-cercueil, et l'émergence observée d'une créature ailée hors de ce cocon scellé est, selon lui, l'origine même du mythe humain de la résurrection et de l'immortalité. Interrogé sur les raccourcis récurrents de la critique pour qualifier son style — « Kafka sous hallucinogènes », ou un « Kafka en couleurs » croisé avec un « Proust en noir et blanc » — Cărtărescu accueille la comparaison avec un plaisir visible. L'entretien se referme, à propos, sur un tango roumain de l'entre-deux-guerres (« Zaraza », chanté par Cristian Vasile en 1931) qui apparaît dans le roman lui-même.

Excerpts

Sur l'inspiration comme quelque chose que l'on reçoit plutôt que l'on ne décide, à travers l'image de l'oiseau dans le nid :

“Je ne suis qu'un nid dans lequel se pose un oiseau qui parfois vient se poser, mais d'autres fois il ne vient pas. Ce n'est pas moi qui pond ses œufs en or, mais un oiseau qui vient dans mon nid.”

Sur la raison pour laquelle c'est le cheval, et non le jockey, qui doit gagner — son récit du processus d'écriture :

“Je me sens comme un jockey assis sur son cheval... je suis à cheval sur mon propre esprit, plus puissant, plus sage que moi, et j'essaie de le déranger le moins possible... C'est toujours le cheval qui gagne la course, pas le jockey.”

Sur le papillon comme origine du mythe humain de l'immortalité :

“Sur terre, nous sommes à l'état de chenille... à la fin de notre vie, on s'enferme dans une crisalide, dans le cercueil... Lorsqu'ils ont vu que de la crisalide sortait une créature ailée et absolument merveilleuse, [les hommes] ont imaginé que nous aussi, nous connaîtrons une résurrection.”