MNEMOSYNEv0.1.2563

Podcasts/Artesquieu/Aragon, Louis

Aragon, Louis

poète et romancier

Elsa Triolet et Louis Aragon - Entretien (1964)

Artesquieu · May 1, 2024

▶ Watch on YouTube

Core ideas

Cette dernière émission de la série clôt un cycle de dix entretiens centrés sur la parution récente du Fou d'Elsa. Aragon revient d'abord sur le reproche implicite qu'il s'adresse à lui-même — avoir, au fil de la série, assez peu parlé d'Elsa Triolet elle-même — et sur la réception critique globalement favorable de son livre, à l'exception de la presse de gauche. Il insiste longuement sur ce qui distingue, selon lui, sa relation littéraire à Elsa de celle des poètes classiques à leurs muses : quand Elvire, Laure ou Pétrarque n'étaient que des thèmes construits à partir de femmes réelles, Elsa demeure pour lui un être de chair et d'esprit socialement défini par son activité propre, l'écriture — un scandale assumé de parler d'une femme vivante, qu'il revendique comme la condition même de sa liberté d'expression. Il précise à ce sujet la genèse du chapitre « Ce que dit Elsa » du Cantique à Elsa (1941-42), qu'il présente comme le récit fidèle d'une conversation réelle entre eux plutôt qu'une pure fiction, et relie l'importance croissante du thème de l'âme dans son œuvre — mot qu'il dit avoir toujours employé sans gêne malgré son passé de libre-penseur — à l'influence décisive du roman L'Âme d'Elsa Triolet sur l'écriture du Fou d'Elsa.

Elsa Triolet rejoint ensuite l'entretien pour un dialogue direct avec Aragon et l'animateur. Interrogée sur le déséquilibre entre la place qu'elle occupe dans la poésie d'Aragon et celle qu'il occupe dans ses propres romans, elle explique qu'aucun des deux n'écrit de romans autobiographiques ou à clé, et que le mode d'expression — poème lyrique dédié à l'amour d'un côté, romans de l'autre — suffit à expliquer cette asymétrie apparente, sans qu'elle y voie une effraction dans son intimité ; elle compare cette situation à celle d'une amie, épouse d'un peintre, dont les tableaux la représentent constamment sans que cela ne la gêne, la relation véritable entre l'artiste et son modèle restant toujours en dehors de l'œuvre elle-même. Elle présente ensuite ses projets en cours : une traduction collective de poésie russe avec une équipe de poètes français travaillant avec des spécialistes de la Sorbonne, et surtout un projet ambitieux et personnel qu'elle mène avec Aragon, « l'Œuvre romanesque croisée », une édition en 32 volumes alternant leurs romans respectifs (tome 1 Triolet, tome 2 Aragon, etc.), vendue par souscription sur environ deux ans, précisément conçue, dit-elle, pour qu'on ne puisse jamais les séparer dans les bibliothèques ni après leur mort. Elle explique que chaque volume comportera une préface où elle racontera les circonstances d'écriture de chaque livre et la manière dont il « se croise » avec l'œuvre voisine d'Aragon — une interaction qu'elle illustre par l'exemple d'Aurélien et du Cheval blanc, écrits simultanément sans lien de sujet apparent mais nourris de la même atmosphère domestique. L'entretien se referme sur la lecture par Elsa d'un extrait de sa propre préface, évoquant leurs deux œuvres croisées comme un « lien indestructible » destiné à leur survivre, avant qu'Aragon ne conclue sur l'image des « deux gisants » et sur l'idée que sa gloire sera d'avoir été, pour les autres, « le fou ».

Excerpts

“« Le fou d'Elsa est une revendication de ce scandale, le scandale de parler d'une femme vivante [...] je ne sortirai jamais de ce scandale, et sans lui rien de ce que j'écris, de ce que je pense, de ce que je suis n'a de sens ni de réalité — dire ce qu'on pense, c'est être libre ; ma liberté, c'est de parler d'Elsa. »”

“« Ni lui ni moi nous ne nous racontons dans ce que nous écrivons [...] nous n'écrivons pas de romans à clé, nous n'écrivons pas de romans autobiographiques, c'est ainsi, ce n'est ni un bien ni un mal, c'est un fait. »”

“« Quand côte à côte nous serons enfin, désignant l'alliance de nos livres, nous unira pour le meilleur et pour le pire cet avenir qui était notre rêve [...] nos livres croisés viendront, noirs sur blanc, la main dans la main, se poser à ce qu'on ne nous arrache l'un à l'autre de nos jours. »”