Djian, Philippe
▶ Watch on YouTubeCoverage note: full (transcription automatique par endroits déformée, surtout les noms propres ; les passages incertains sont omis ; les extraits sonores de Céline et de Kerouac insérés dans l'émission ne sont pas résumés)
Core ideas
Djian évoque d'abord son enfance dans un milieu « entre deux », ni pauvre ni riche, qui lisait peu et voyait dans la vie de famille « la quintessence du bonheur » : une enfance qu'il ne dirait « ni heureuse ni malheureuse ». Après Mai 68, il quitte Paris avec son frère (évoqué par l'animateur comme mort d'un cancer du poumon), dont la femme et la sienne sont sœurs, pour remonter des murs dans les Corbières, sans permis de construire possible, et reconstruire des bergeries pour des peintres parisiens (il cite Jan Voss et l'atelier de Gérard Gasiorowski). Il ne cherche pas la communauté hippie, mais refuse de « reprendre le petit train-train » comme ceux qui reprennent leurs études une fois la crise passée : l'idée était d'aller ailleurs pour réfléchir à ce qui était important. De Gasiorowski, qui a abandonné l'hyperréalisme alors qu'il y excellait, il retient qu'un artiste doit se demander pourquoi il fait ce qu'il fait et recommencer s'il ne trouve pas la réponse.
Sur l'écriture, il refuse l'idée qu'un écrivain se contente de raconter des histoires : la littérature « sert » à regarder le monde autrement, à « traverser la rue » autrement. Proust est beau mais ne l'aide pas à traverser la rue ; Céline, Salinger, Carver, Kerouac, ou le cinéaste Ozu qui change le point de vue de la caméra, lui ont appris à « mettre un pied dans un monde nouveau ». Il distingue l'histoire (le « petit fleuve » au-dessus) et la langue ou le style (le fleuve plus grand « sous l'Amazone », une sorte d'« infra-récit », comme les infrasons) : c'est ce qui peut changer une vie, et c'est pourquoi une œuvre sur la guerre de 14 ne l'intéresse pas, car la langue doit être faite aujourd'hui, par des gens qui traversent la rue avec des feux rouges et des téléphones portables. Il revendique aussi le mot d'« auteur populaire », sans quoi ce qu'il fait ne servirait à rien.
Il parle de son rapport au monde du travail (petits boulots, péage de nuit, docker pendant deux mois avec un ami dans l'espoir de s'embarquer sur un cargo vers la Colombie, inspiré par Blaise Cendrars, puis départ finalement en avion), de son attachement aux auteurs américains qui avaient « un rapport avec la poste, les banques, les pompistes », et de l'importance du « premier cercle » (les proches) pour savoir qui l'on est, ainsi que de la filiation et de la transmission, sans que ses propres enfants ou sa femme (la même depuis 45 ans) apparaissent dans ses livres.
Dans la dernière partie, à propos de son roman qui paraît, il explique avoir toujours eu en lui une « voix de femme » (« place de confort ») et se sentir mieux avec les femmes qu'avec les hommes (il parle d'« odeurs de vestiaire » et de matchs de football). Son héroïne est une femme d'une soixantaine d'années, dirigeante, victime d'un viol « mental » à visage masqué, dont il dit avoir voulu s'éloigner de la représentation du viol dans le film de Virginie Despentes (qu'il trouve abominable et inutilement violente). Il décrit aussi la mère du personnage, qui se fait botoxer, prend de jeunes amants et dont il refuse de dire qu'elle est « victime », ainsi que les hommes du roman, « un peu bêtes » ; il évoque enfin, avec une référence aux anthropologues comme Françoise Héritier, le viol comme arme de guerre qui casse la structure de ceux d'en face.
Excerpts
“« Un écrivain, ça sert à quelque chose, c'est pas simplement pour éveiller chez les autres une espèce d'émotion esthétique parce qu'ils sont tombés sur une histoire bien écrite. [...] Il faut bien qu'on comprenne que la littérature elle sert à quelque chose, elle sert à être vivant aujourd'hui et à regarder le monde d'une certaine manière. »”
“« Il y a un fleuve énorme sous l'Amazone [...] c'est ça la langue, c'est ça le style. Quand vous lisez une histoire, c'est le petit fleuve qui est au-dessus. [...] Je crois qu'il y a un infra-récit, il y a quelque chose en dessous. »”
“« Le monde, il ne se donnait pas à vous comme n'importe quelle fille de joie : le monde, il fallait le chercher et le mériter. »”