Jeanneret, Yves
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Core ideas
Jeanneret exprime d'abord son enthousiasme pour l'accueil reçu dans le Diois, première visite pour lui dans cette région où il compte revenir : une vie sociale et culturelle intense, un public nombreux et actif (« on aurait pu continuer pendant cinq heures ») malgré l'effort de déplacement. Il raconte son parcours : études littéraires, École normale supérieure dans les années 1970, intérêt pour la portée sociale de la culture plutôt que pour l'étude des œuvres seules, travaux sur la vulgarisation scientifique, les musées, la médiation de la littérature, puis sur les dispositifs médiatiques. Il rappelle l'origine du mot « médias » (pluriel latin de medium, « intermédiaire », né aux États-Unis dans les années 1930 pour désigner la presse et la radio comme moyens de masse, puis étendu aux « dispositifs d'information et de communication »).
Sur les mutations, il voit sur un siècle et demi deux événements du milieu du XIXe siècle : l'alphabétisation (pratique de masse) et le lien entre économie et journalisme, quand la publicité (la « réclame ») permet de vendre le journal moins cher en vendant le lectorat aux annonceurs. À l'époque de Zola (J'accuse), la presse atteint un sommet (tirages de 500 000 à 600 000 exemplaires, presse à sensation comme Le Petit Journal, presse d'opinion comme L'Aurore ou L'Humanité, presse d'information « à l'américaine » comme Le Matin et Le Temps). Aujourd'hui, une diversité de sources proliférantes oblige à savoir les identifier ; les gens accordent moins d'importance à la figure de l'écrivain et cherchent une autorité intellectuelle « dans le nombre, dans les statistiques », mais Google fonctionne comme le journal du XIXe siècle (il vend ce qu'il récupère des gens, désormais une « communauté ») : il y a des continuités et des ruptures.
Il présente l'invention de « l'intellectuel » comme substantif après J'accuse (manifeste de 1898), rassemblant écrivains, artistes, scientifiques (le directeur de l'Institut Pasteur, Einstein plus tard) et bibliothécaires, l'écrivain étant la figure dominante de la responsabilité intellectuelle (Herriot et Blum fournissant le personnel politique) ; il évoque Alain et ses chroniques quotidiennes et surtout Romain Rolland, aujourd'hui oublié : prix Nobel de littérature, musicologue, qui publie Jean-Christophe en dix-sept épisodes dans les Cahiers de la quinzaine de Péguy (1904-1912), roman dont l'auteur et les lecteurs vieillissent ensemble, puis, en 1914, « Au-dessus de la mêlée » pour éviter la haine, la déclaration d'indépendance de l'esprit et son engagement après la révolution soviétique, symbole de la responsabilité de l'écrivain face au fascisme, au nazisme et au stalinisme.
Sur les intellectuels d'aujourd'hui, il avoue sa perplexité : la figure est « très en crise » (sources concurrentes, footballeur devenu plus « maître à penser » que l'écrivain, retour critique sur le rôle des penseurs engagés après le nazisme et le stalinisme, volonté d'« horizontalité »), mais la société attend encore quelque chose, comme l'ont montré l'émotion après l'attentat contre Charlie Hebdo (des créateurs visés et défendus « en tant qu'intellectuels »). Il aborde enfin l'avenir : accélération de la pensée par l'informatique et les réseaux, interconnexion des sources (plus de différence entre la Pléiade et une brochure promotionnelle), supériorité du quantitatif sur le qualitatif (algorithmes poussant à refaire ce que font les autres), outils si « efficients » qu'ils donnent l'impression qu'il n'y a rien à apprendre : seule une distance critique, c'est-à-dire une éducation à la culture critique de ces outils (comprendre ce qu'est un document, comment ça fonctionne), condition de la citoyenneté, peut faire que « ces outils soient entre nos mains » ; il remarque que l'école n'est plus l'institution dominante de l'enseignement, concurrencée par le marketing et les médias, et que de nombreux enseignants expérimentent des projets.
Excerpts
“« Il y a quand même une continuité : aujourd'hui Google fonctionne comme le journal du XIXe siècle. C'est-à-dire qu'il vend tout ce qu'il peut récupérer d'informations sur les gens et surtout sa capacité à les réunir. Aujourd'hui on ne parle plus d'un lectorat, on parle d'une communauté, et ils se financent par les échanges avec l'économie comme le faisait le journal moderne au XIXe siècle. »”
“« Je pense que la figure de l'intellectuel, sinon a disparu, en tout cas elle est très en crise : d'abord parce que les sources d'information sont beaucoup plus multiples, mais aussi culturellement l'écrivain ne représente plus du tout [ce qu'il était] : un footballeur aujourd'hui est quand même beaucoup plus un maître à penser qu'un écrivain. [...] Mais en même temps il y a toujours une attente de la part de la société. »”
“« Seule une distance critique peut permettre de faire que ces outils, qui ont un énorme potentiel, soient entre nos mains et pas que nous soyons pris dans les filets de la technique. [...] On essaie de ne pas simplement cultiver une habileté technique, mais de prendre un recul historique, comprendre ce que c'est qu'un document, apprendre à décrypter comment ça fonctionne : ce sera une condition absolument majeure de la citoyenneté. »”