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Badiou, Alain

philosophe, professeur émérite à l'École normale supérieure, auteur de L'Être et l'Événement et Logiques des mondes

Alain Badiou - Entretiens (A Voix nue)

Artesquieu · Jun 9, 2022 · partial coverage

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Coverage note: full - cinq entretiens : enfance et formation, poésie et mathématiques, *Logiques des mondes*, « l'emprise de la désorientation », théorie du sujet.

Core ideas

Badiou ouvre la série par des vignettes autobiographiques qu'il relit à la lumière de ses concepts. Né à Rabat en 1937, élevé en partie par des femmes marocaines, il lie à ce souvenir sa position contre l'interdiction du foulard à l'école. L'expulsion de sa famille vers Toulouse sous Vichy fut sa première expérience de ce qu'il nommera plus tard un événement. Son père, agrégé de mathématiques, résistant puis maire socialiste de Toulouse pendant treize ans, lui transmet le croisement « platonicien » de la rigueur mathématique et de l'engagement politique, et une leçon d'« optimisme en dernière instance » : en pleine guerre, il lui affirme calmement que les Allemands perdront, « nous faisons tout pour ça ». À sa mère, normalienne et lectrice de Racine, Hugo ou Baudelaire, il doit la poésie. Malraux fait de la politique une dimension de l'existence, la guerre d'Algérie lui apprend à tenir une position minoritaire, et Sartre est son maître absolu, au point que son professeur de khâgne Étienne Borne ne voyait dans ses copies que de « brillants pastiches ». À l'École normale, il découvre Lacan, Lévi-Strauss et Althusser, fait le premier exposé sur Lacan, organise la venue de Sartre, et Canguilhem dirige son mémoire sur Spinoza. Sa philosophie, dit-il, invente un amour entre Sartre et Lacan qui n'a jamais eu lieu.

Sur la poésie et les mathématiques, Badiou se présente comme celui qui tente de réconcilier le platonisme avec le poème en révisant le livre X de La République. Platon a vu dans le poème une imitation, alors qu'il est création : l'exploration de l'infini des ressources de la langue naturelle, quand la mathématique est la langue artificielle univoque et contrôlée. Les deux occupent les deux extrémités de la langue, rivales et complices. Rimbaud est le poète de l'interruption et de la césure, Mallarmé celui de la fécondité aléatoire de l'événement, hanté par l'angoisse que « rien n'ait eu lieu que le lieu ». Pessoa et Lautréamont attestent la beauté propre des mathématiques et leur rôle dans la « lutte contre l'homme » de la philosophie des années soixante. Il faut les aborder comme une pensée, une ontologie du multiple, et non comme un calcul ou un instrument de sélection sociale. Son panthéon : Cantor, Galois, Gödel, Paul Cohen et les multiplicités génériques, mais aussi Archimède, Gauss et Poincaré.

Logiques des mondes (2006) complète L'Être et l'Événement (1988), qu'il qualifie ironiquement de « coup de barre à droite ». Le premier livre exposait dans sa pureté formelle l'être comme multiplicité, l'événement qui l'interrompt et la vérité comme multiplicité générique. Le second redescend dans la caverne pour penser l'apparaître : un monde attribue aux multiplicités des intensités d'existence, et la trace d'un événement est le passage d'une existence minimale à une existence maximale, emblématisé par « nous ne sommes rien, soyons tout ». La Commune de Paris et la passion de Julie et Saint-Preux dans La Nouvelle Héloïse obéissent ainsi à la même logique : ce qui était faible devient foudroyant et forme un « nouveau corps ». Un nouvel objet ne suffit pas à faire du nouveau, il faut que la logique même du monde soit perturbée, et le monde contemporain n'est qu'une « agitation sur place ». L'individu doit parier sur sa propre infinité en s'incorporant au corps de vérité, pris entre deux contingences, celle du monde et celle de l'événement. Le texte final, « Qu'est-ce que vivre ? », oppose la vie, qui vient à bout des pulsions, à une survie « sans idée » que le capitalisme impose comme norme.

Face au bilan du XXᵉ siècle et de sa « passion du réel », Badiou refuse d'abandonner le projet d'émancipation, qu'il nomme communisme. Il propose deux chantiers : séparer l'idée du réel de celle de la prise du pouvoir d'État, et sortir d'une dialectique dominée par le paradigme de la guerre et de l'antagonisme. Il appelle aussi à conquérir une lenteur contre la temporalité accélérée du capital, que les États socialistes avaient eux-mêmes imitée. Interrogé sur la polémique autour de Circonstances 3, il distingue le « nom » juif, religieux puis devenu nom de persécution chez les nazis, du « mot » qui seul conviendrait dans le champ politique. Il refuse à tout État, Israël compris, la sacralisation de son origine. Il évoque son projet de film sur la vie de Platon, le cinéma étant selon lui le seul art capable aujourd'hui de rassembler « la foule », et sa notoriété tardive après De quoi Sarkozy est-il le nom ?.

Le dernier entretien porte sur la théorie du sujet (1982), née de quinze ans de militantisme maoïste après Mai 68, son « chemin de Damas ». Contre l'histoire sans sujet d'Althusser, il distingue l'individu, « animal humain » réglé par ses intérêts et les opinions dominantes, du sujet, construction qui n'advient que si quelque chose arrive. Ce sujet peut naître en politique, en art, en science ou en amour. Ses quatre concepts, le courage et la justice (du côté d'Eschyle), l'angoisse et le surmoi (du côté de Sophocle), sont empruntés en partie à Lacan. La vérité n'est pas affaire de jugement mais le produit de ce processus créateur. Le « miracle » qu'on lui reproche n'est que la contingence réelle de toute naissance. Il conclut que les politiques actuelles organisent la peur et font de la sécurité la seule norme, alors qu'il n'y a de création qu'au prix du risque.

Excerpts

Le souvenir d'enfance d'où Badiou tire son « optimisme en dernière instance » :

“je le vois c'était à l'époque des batailles en crimée en fait déplacer le fils qui représentait le le front [...] alors je lui ai dit avec un ton de surprises mais alors les allemands vont perdre la guerre et il m'a répondu d'un ton calme [...] mais bien sûr les allemands vont perdre la guerre nous faisons tout pour ça [...] et je crois que je lui dois un élément constitutif de ma pensée y compris philosophique qui est l'optimisme en dernière instance vers la conviction que les situations sont très obscur très compliqué très violentes souvent très réactionnaire mais que en définitive la pensée l'emportent toujours”

La définition de la poésie et des mathématiques comme les deux extrémités de la langue :

“la poésie n'est pas tant une imitation qu'une création que le monde dont elle traite est extrait du monde réel mais dans une architecture langagière elle-même entièrement inventé neuf et je crois que on définirait volontiers là je définirais volontiers la poésie comme étant l'exploration de ce qu il yad infini dans les ressources de la langue naturelle je définirais par contre l'homme mathématiques [...] comme ce qui vient au contraire d'absolument univoque pure et contrôlés dans une langue artificielle donc poésie et mathématiques c'est aussi les deux extrémités de la langue”

Sur la vraie nouveauté, qui suppose un changement de la logique du monde et non un simple objet nouveau :

“si la nouveauté mettait simplement qu'un objet supplémentaires cet objet tomberait sous les lois du monde et nous n'aurions pas une nouveauté véritable nous aurions ce que j'appelle une simple modification après tout l'apparition d'objets nouveau c'est ce dont nous nous avons une habitude toute particulière un produit nouveau est lancé sur le marché tous les jours [...] je définis toujours le monde contemporain comme une agitation sur place comme une fébrilité mobile mais qui en vérité ne change rien à l'ordre du monde”