Tesson, Sylvain
▶ Watch on YouTubeCoverage note: full (un entretien d'environ une heure et demie, à trois voix ; transcription automatique par endroits déformée, surtout les noms propres ; les passages incertains sont omis)
Core ideas
« Demeurer » contre le culte du mouvement. Bellamy explique le mot d'ordre de son livre : notre époque a érigé le mouvement en but (la « réforme » comme maître mot politique, l'« innovation » comme mantra économique, sans qu'on dise vers quoi), et la demeure en est l'antidote. Il ne fait pas l'éloge de l'immobilité : une demeure demande énergie et inventivité pour être entretenue et transmise, et elle est aussi ce d'où partent nos aventures (il cite Saint-Exupéry dans Terre des hommes). La politique consisterait moins à transformer le monde qu'à sauver ce qui mérite d'être transmis, d'autant que la technique, le transhumanisme et l'« homme augmenté » appliquent désormais la logique du mouvement à nos propres corps.
Le vagabondage de Tesson, un mouvement mesuré. Tesson répond qu'il a fait du mouvement le style de sa vie (marche, vélo, bivouacs) mais pas un programme politique : le mouvement physique est une hygiène, une mécanique « thermodynamique » qui libère l'esprit et le met en état de méditation ou de poésie (Novalis, Nietzsche : la pensée naît en marchant). Pour lui, le vagabondage est « presque la stabilité du mouvement » : à pied, on mesure les limites du temps et de l'espace, la lenteur et la distance, des vertus proches de celles de la demeure. Bellamy et lui distinguent le promeneur solitaire ou le marcheur, qui demande au mouvement une modalité physiologique de l'inspiration, du conteneur qui fait le tour du monde « sans but ni retour » pour une économie des flux.
Habitude, enracinement, ouverture. Finkielkraut objecte que la demeure suppose l'habitude, que Tesson dit redouter comme un « encroûtement ». Bellamy plaide pour l'habitude comme part de l'art d'habiter (rituels, liturgie quotidienne ; même en pleine mer, le marin prend ses repas à heures fixes), cite Péguy (la pire chose est de « s'habituer ») et Heidegger (le lieu familier est nécessaire pour qu'il y ait du lointain), et invoque Simone Weil (L'Enracinement, mot que, selon lui, l'extrême droite a capté) : un être a besoin de multiples racines, mais l'homme n'est pas un végétal. Il soutient que la demeure est la condition de l'accueil, qu'il faut des murs pour héberger quelqu'un, et que la modernité confond l'ouverture avec la négation du particulier ; le but politique serait de « sauver la possibilité du mouvement » en sauvant la singularité des lieux, que la mondialisation uniformise.
Pèlerinage, Péguy et le sens de la marche. Tesson rappelle que le mouvement peut se spiritualiser en pèlerinage ; Bellamy commente le poème de Péguy sur la Beauce (« sans hâte ni recours ») : le but habite chaque pas, et la marche n'a de sens que dirigée vers un point qui échappe au mouvement lui-même (le scientifique cherche une vérité qui ne varie pas avec l'opinion, le politique une justice qui ne varie pas avec les sondages). La vie est mouvement, mais orienté.
Émancipation, genre, nomadisme et nihilisme. Finkielkraut objecte que les « chantres du mouvement » ont un but, l'émancipation absolue (rien ne nous attache : il cite en exemple le transhumanisme et un cas médiatisé aux Pays-Bas, un homme âgé qui demande à changer d'état civil pour rajeunir). Bellamy en convient avec prudence (il précise que tout usage du concept de genre ne va pas jusque-là, mais y voit une « société liquide » au sens de Bauman) : la réalité résiste, donc toute réalité devient un obstacle à déconstruire ; Tesson évoque le monde remembré, la « civilisation des rhizomes », et distingue le vrai nomade, qui connaît parfaitement les limites de son écosystème et ses rythmes, du « nomade » rhétorique. Tesson décrit son rapport au voyage comme une quête de sobriété et de liberté physique.
Gratitude, poésie, écologie. À partir d'un passage de Hannah Arendt sur le ressentiment moderne envers le « donné », Bellamy parle de gratitude et de reconnaissance (reconnaître le monde et se reconnaître en lui), et d'une poésie qui est l'antidote au culte du progrès (Baudelaire : « poésie et progrès sont deux adversaires »). Tesson rappelle que les poètes ont été les premiers écologistes (René Char) et que l'écologie scientifique oublie la beauté ; Finkielkraut cite Houellebecq sur l'« indéfini pulsations du transitoire », et Hermann Hesse sur le vagabond mélancolique.
Ulysse et Ithaque. Bellamy termine son livre sur l'Odyssée : Ulysse est un aventurier inventif qui met toute son énergie au service du retour, refuse l'immortalité offerte par Calypso, et les gestes de la demeure (la maison, le lit) rayonnent sur ses pas. Tesson y lit un « poème de la réparation » (temps, espace, famille). Finkielkraut cite un passage de L'Ignorance (vraisemblablement de Kundera, le nom est déformé dans le transcript) : l'Odyssée est-elle encore concevable si l'olivier est abattu et que rien n'est reconnaissable ? Bellamy répond que la « patrie mortelle » nous impose une responsabilité (le « principe responsabilité », vraisemblablement une référence à Hans Jonas) : l'humanité n'a pas le droit de disparaître, il faut sauver ce qui peut l'être, y compris des « écosystèmes culturels » ; la nostalgie n'est pas un aveu de défaite mais un cri d'amour pour ce qui est. Tesson plaide malicieusement pour Calypso (« je n'aurais pas du tout résisté ») et conclut en conseillant à Bellamy de ne pas monter à la tribune politique : « demeure là où tu es », dans l'écriture ; Bellamy rétorque que la préoccupation de transmettre est mal représentée en politique, mais correspond à une aspiration profonde.
Excerpts
“« moins à transformer le monde qu'à sauver dans le monde ce qui mérite d'être transmis »”
“« le vagabondage pour moi est presque la stabilité du mouvement »”
“« demeure là où tu es c'est à dire dans l'écriture »”