Butor, Michel
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Dans les deux premiers épisodes, Michel Butor explique pourquoi il a cessé d'écrire des romans après Degrés (1960) : le roman, seule forme littéraire véritablement prise en compte par l'économie éditoriale (les prix de fin d'année, dont il a lui-même bénéficié avec le prix Renaudot pour La Modification en 1957), lui est apparu de plus en plus insuffisante face à l'ampleur de ce qu'il voulait explorer. Il détaille comment, après avoir vécu son voyage aux États-Unis en 1960 comme une rupture intellectuelle majeure, il a écrit Mobile (1962) — livre au scandale retentissant, jugé fou par la critique parisienne, défendu par Roland Barthes — en organisant le texte selon une structure « encyclopédique » plutôt que linéaire, les États classés par ordre alphabétique et reliés par les homonymies de leurs villes (Manchester, Springfield, Venise). Il revient sur l'influence décisive des écrivains américains (Dos Passos et sa technique de « l'œil de la caméra », William Carlos Williams, Ezra Pound et son usage de Jefferson) et sur le rôle de Sartre, dont une conférence de jeunesse lui a fait découvrir Faulkner et Virginia Woolf, dans l'orientation collective du Nouveau Roman vers la littérature et le cinéma américains. Il détaille ensuite ses expérimentations radiophoniques et typographiques ultérieures — Réseau aérien (dialogue simultané entre avions volant vers la Nouvelle-Calédonie par l'Est et par l'Ouest), 6 810 000 litres d'eau par seconde (formalisant ces « voies » multiples autour des chutes du Niagara) — et introduit une réflexion sur le passage progressif des frontières entre genres littéraires (l'essor de la littérature épistolaire publiée du vivant des auteurs, l'entretien radiophonique comme genre à part entière), qu'il relie à la transformation générale des sociétés (illustrée par l'exemple du Japon de l'ère Meiji imitant tour à tour l'Angleterre puis les États-Unis).
Le troisième épisode porte sur la structure en séries de cinq volumes qui organise toute son œuvre critique (les Répertoire, 21 essais chacun, en écho discret aux Essais de Montaigne), sur la série Illustrations (des textes conçus comme accompagnement de peintures plutôt que l'inverse, renversant la hiérarchie traditionnelle texte-image héritée des trois religions du Livre), et sur le dispositif combinatoire de la Chanson pour Don Juan — une « machine textuelle » de cartes superposables permettant de produire un nombre quasi infini de strophes en substituant différents « dictionnaires » de noms (personnages shakespeariens, communes des Yvelines, personnages de Molière) —, projet dont le cinquième volume prévu n'a jamais été publié faute de temps.
Le quatrième épisode retrace l'expansion géographique de la série Le Génie du lieu, du premier volume centré sur le bassin méditerranéen (1958) au deuxième volume faisant le tour du monde via l'avion (Où, 1971), jusqu'à Boomerang (1978), conçu pour intégrer enfin l'hémisphère sud (Australie, Brésil) après le constat que le volume précédent restait cantonné à l'hémisphère nord — Butor y analyse l'Australie comme l'inverse structural de la Méditerranée (un désert au centre plutôt qu'une mer, la colonisation partant des côtes) et détaille le dispositif d'impression tricolore (noir, rouge, bleu) qu'il a conçu en exploitant la structure matérielle des cahiers d'imprimerie de l'époque pour associer chaque région du monde à une ou plusieurs couleurs.
Le cinquième épisode aborde l'apparition progressive de l'autobiographie dans son œuvre critique, d'abord réticente puis de plus en plus assumée à mesure qu'il lui fallait préciser d'où et comment il observait les lieux qu'il décrivait — contre le refus structuraliste (illustré par Barthes ou Bonnefoy sur Rimbaud) de faire intervenir la biographie des écrivains dans l'analyse de leur œuvre, position que Butor juge intenable dans des cas comme Hugo ou Rimbaud. Il détaille la genèse de ses volumes d'entretiens (dont Le Retour du boomerang avec Béatrice Didier, entièrement rédigé par lui-même à partir de questions réellement posées) et de sa série Improvisations, tirée de ses cours enregistrés à Genève sur Flaubert, Rimbaud, Michaux et Balzac — ce dernier ayant fait l'objet de mille pages sans qu'il revendique pour autant avoir réécrit une Comédie humaine du XXe siècle, insistant sur le caractère fondamentalement collectif et collaboratif, avec peintres et intervieweurs, qu'a pris son œuvre au fil des décennies.
Excerpts
“« On peut opposer deux types de livres : les livres qui ont une structure linéaire, dont l'exemple par excellence est le roman [...] et un autre type de livres qui sont organisés de telle sorte qu'on n'a pas besoin de les lire de la première à la dernière page, c'est tout ce qui est du type encyclopédie ou dictionnaire. »”
“« Dans la Méditerranée [...] il y a la mer qui est au milieu et l'Empire romain était tout autour [...] tandis que dans l'Australie c'est un peu l'inverse : il y a un désert au centre et la présence européenne s'est faite tout autour, sur les côtes. »”
“« Les livres qu'a écrits Baudelaire sont le document premier que nous avons sur la vie de Baudelaire [...] prenons l'œuvre de Rimbaud : il est absolument impossible, on arrive à un contresens complet, si on prétend ignorer qu'un beau jour Rimbaud a tout laissé derrière lui. »”