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Castoriadis, Cornelius

philosophe, économiste et psychanalyste, directeur d'études à l'EHESS

Cornelius Castoriadis - Entretien (Histoire d'une recherche) dans "L'autre scène"

Artesquieu · Nov 22, 2023

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Core ideas

L'émission s'ouvre sur un mouvement de Schumann (la Quatrième Symphonie), que Castoriadis prend comme paradigme de la création : un chaos, un abîme, d'où surgit, « inexplicablement mais avec une évidence totale », une forme parfaite. Il y voit le cœur de sa pensée : contre la tradition philosophique qui nie toute création véritable, parce que tout possible préexisterait de toute éternité, il soutient que l'histoire humaine, et d'abord l'autocréation de la société, est un surgissement de formes nouvelles, de nouvelles déterminations et légalités, qu'aucune loi de l'histoire, nature ou dieu ne prédétermine.

Il retrace ensuite son parcours : éveillé à la philosophie dès l'adolescence, c'est elle qui le mène à Marx, à la recherche de la vérité et du souci du sort des hommes sous la dictature Metaxas ; il adhère à 15 ans aux Jeunesses communistes. Sous l'Occupation, il tente de réformer de l'intérieur un parti communiste grec jugé chauvin et bureaucratique, puis, en entendant Radio Moscou, comprend qu'il s'agit de la ligne du stalinisme mondial, et rejoint une organisation trotskiste. Il juge très vite insuffisante la critique trotskiste, qui reproche à l'URSS sa bureaucratie mais non la nationalisation et la planification ni le monopole politique du parti. La tentative du parti communiste grec de prendre le pouvoir en décembre 1944 lui montre que l'URSS n'est plus un État ouvrier mais une société avec une classe dominante bureaucratique, et que les masses qui suivent ce parti ne luttent pas pour une révolution prolétarienne. De là il conclut que la nationalisation et la planification sont des « formes vides » (qui décide, pour quoi faire ?), que le socialisme suppose l'autogestion et une transformation de l'organisation du travail et de la technologie capitaliste, que Marx jugeait, selon lui, irréprochable, ce qui conduit à la fondation de Socialisme ou barbarie.

Dans la partie philosophique, des extraits de Les Carrefours du labyrinthe présentent la pensée comme entrée dans un labyrinthe plutôt que sortie de la caverne platonicienne : dès qu'on demande ce que c'est que voir ou connaître, on ne peut plus revenir à la sérénité d'avant. Castoriadis soutient que la visée de vérité, de liberté, d'égalité et de justice est apparue dans l'histoire grecque puis occidentale et qu'on ne la « fonde » pas : on ne réfute pas Auschwitz ou le goulag, on les combat ; le scepticisme et la sophistique sont irréfutables, mais il s'agit d'un choix historique en faveur de l'interrogation illimitée. Il rejette à la fois l'idée de maîtrise (« terme programmatique du capitalisme ») au profit d'une autonomie qui est contrôle de ce qui peut l'être, et le « spiritualisme absolu » comme le « scientisme totalitaire », qui supposent une matière transparente à la raison. Entre réalisme (la connaissance reflète le réel) et constructivisme absolu, il tient une voie intermédiaire : la connaissance trouve quelque chose, mais seulement en créant de grands « schèmes imaginaires » (l'exemple de la théorie newtonienne, qui couvre une strate du réel bien que réfutée par la relativité).

L'art lui sert de modèle de création ex nihilo sans négativité : l'ariette de la sonate op. 111 de Beethoven crée à la fois une forme et le silence autour d'elle, chaque grande œuvre crée un monde et présente le chaos sans allégorie ; un extrait de Rilke (les Sonnets à Orphée) et un passage de Proust sur Albertine endormie, associés à un impromptu de Schubert, illustrent ce même caractère. La création est arbitraire par rapport à toute considération extrinsèque, mais non subjective ni arbitraire par rapport à elle-même, car elle pose sa propre légalité. De même, des formes historiques comme la société hébraïque, la Grèce ou le capitalisme sont des créations collectives sans sujet identifiable ; la tradition elle-même est toujours réinterprétée, comme les Juifs interprétant l'Ancien Testament, tandis que les Grecs mettent la tradition en question dans un rythme « frénétique » entre le VIIe et le IVe siècle. Distinguant création et matière première (le marbre de Paros ou d'Italie : les Grecs font des temples, Michel-Ange autre chose), il soutient que valeurs et significations sont créées, non naturelles, ce qui vaut pour l'égalité : sa conception de la démocratie est la participation active de tous au pouvoir politique, qui exige l'égalisation des conditions économiques et la destruction de la « mentalité économiste » dominante.

L'émission se termine sur la thèse de Devant la guerre : le régime soviétique serait, selon Castoriadis, le premier à manifester une « haine positive » du beau, parce que le beau arrache l'être humain au monde institué, et qu'une clôture totale ne tolère qu'un art officiel ou muséifié, jamais une création authentique.

Excerpts

“« C'est vraiment le chaos, l'abîme, le sans-fond qui est présenté là, qui n'est pas symbolisé, qui n'est pas allégorisé, qui est présenté en personne ; et de ce chaos, de cet abîme, surgit inexplicablement, mais avec une évidence totale, une forme parfaite, qui est la mélodie triomphale qui domine le quatrième mouvement. »”

“« Pour moi l'autogestion, plus généralement l'autogouvernement de la société, ce n'est pas la maîtrise dans le sens habituel du terme. [...] L'autonomie, l'autogouvernement, c'est le contrôle de ce qui peut être contrôlé, la décision collective, le fait de se dégager de pouvoirs dont on ne reconnaît pas la légitimité, de reconnaître que c'est la société elle-même qui crée ses lois, mais en sachant précisément que nous vivons sur le chaos, sur l'abîme [...] et que par conséquent la maîtrise est une illusion. »”

“« La démocratie est littéralement parlant un miracle, c'est le miracle grec qui aurait très bien pu ne pas avoir lieu et qui pourrait très bien disparaître, puisque l'égalité de participation de tous au pouvoir n'est pas dans les choses, bien sûr, n'est pas dans une nature : c'est une création humaine. Et s'il devait y avoir une nature, ce serait plutôt une nature inégalitaire. »”