Dolto, Françoise
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Françoise Dolto part de son expérience clinique avec trois enfants aveugles de naissance pour montrer que le verbe « voir », dans leur bouche, ne désigne pas la perception visuelle mais une compréhension introjectée du monde environnant : elle détaille longuement le cas d'un jeune aveugle en pleine crise œdipienne de jalousie envers sa maîtresse de classe, qui reconstruit entièrement par l'ouïe (l'achat de cerises, le partage de fruits) une scène de rivalité amoureuse qu'il dit pourtant « voir ». Elle en tire l'idée que le mot voir, dans le langage courant, recouvre en réalité une fonction de relation en miroir — l'autre comme preuve de ma propre existence — et que le langage, bien plus que la perception visuelle elle-même, est la fonction totalisante qui permet d'intégrer toute expérience, y compris celle du regard.
Revenant sur son ouvrage Le Cas Dominique, elle développe l'idée que tout comportement répété et stéréotypé — dessins ou discours — signe une forme de mort du vivant, et que le dessin et le modelage, contrairement au langage parlé, ouvrent un espace autonome où l'enfant peut dire des choses qu'il ne formule pas autrement ; elle relie cette observation à l'importance clinique qu'elle accorde à la représentation des yeux dans les dessins et modelages d'enfants, la perception du regard à distance marquant symboliquement, dès la naissance, la séparation entre les corps de la mère et de l'enfant alors que l'audition, elle, existait déjà in utero. Elle explore ensuite le versant fantasmatique et pulsionnel du regard : le regard de l'enfant comme promesse anticipée de « prendre » et de « manger des yeux », la destruction symbolique de l'autre inhérente au besoin distincte du désir pur de communication porté par le regard, et l'explication du privilège accordé à la vue — sens à distance, sans odeur ni sonorité « viscérale » — par le refoulement plus profond de l'odorat et de l'ouïe, jugés trop proches de l'animalité.
Elle consacre un développement à la myopie infantile non diagnostiquée, illustrant par l'exemple de l'enfant myope qui ignore qu'un tronc d'arbre porte des branches et des feuilles (les mots restant vides de l'expérience concrète correspondante) l'idée qu'un trouble visuel, d'origine organique ou psychogène, revèle surtout que les adultes ne mettent jamais en mots ce qui « se voit » de soi-même, laissant l'enfant dans une méconnaissance profonde de mots qu'il emploie pourtant couramment. Elle distingue enfin la psychothérapie de la psychanalyse sur le divan — la première conservant les censures du sujet par égard pour sa souffrance, la seconde, par l'absence de face-à-face et le recours à la libre association, permettant de retrouver un langage plus proche de l'écriture automatique surréaliste — et referme l'entretien sur une méditation autour de la symbolique du mot « image » en français, de l'intensité fantasmatique du regard du nouveau-né qui tète, et du déplacement symbolique par lequel l'enfant représente sur le seul visage l'ensemble du corps et du sexe des figures parentales.
Excerpts
“« Voir pour eux c'était avoir introjecté une compréhension de ce qui se passait dans le monde autour d'eux [...] je la vois bien, elle m'a à l'œil toujours [...] toute cette histoire, c'était une perception auditive d'une relation privilégiée autour de cerise, ce n'est pas par hasard au point de vue symbolique puisque la cerise est articulée chez l'enfant au téton. »”
“« Pour des myopes enfants, un arbre c'est un tronc d'arbre auquel on se cogne et ça n'a pas de feuille, ce qui a des feuilles ce sont des branches, mais pas les arbres — les arbres et les branches sont séparés [...] personne ne va expliquer à un enfant que le tronc d'arbre auquel il vient de se cogner, en haut, s'il montait très haut, il verrait qu'il y a des branches. »”
“« Le seul désir qui existe, c'est le désir de communication à l'autre ; malheureusement ce désir a débuté avec le besoin, et le besoin, c'est destruction de l'autre pour faire sa chair [...] mais l'enfant, étant complètement rassasié, il croit que la mère est complètement mangée ; c'est uniquement par le désir du regard qui continue qu'elle est toujours intègre. »”