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Bruder, Jessica

journaliste américaine, professeure de journalisme à la Columbia University, collaboratrice du New York Times, auteure de Nomadland sorti en français chez Globe

Jessica Bruder : Etats-Unis, coup de blues ou Grande Dépression ?

Artesquieu · Jun 9, 2022 · partial coverage

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Coverage note: full (un entretien d'environ trente minutes, avec des extraits d'archive des *Raisins de la colère* et de Florence Aubenas ; la voix de Bruder est traduite en français par une interprète ; transcription automatique par endroits déformée, surtout les noms propres ; les passages incertains sont omis)

Core ideas

Les nouveaux nomades de la crise de 2008. Bruder décrit des Américains, souvent âgés de plus de 50 ans, qui ont perdu leur logement et leur emploi lors de la crise des subprimes, ou dont les salaires stagnent pendant que le coût de la vie augmente et que le système de retraites est insuffisant, et qui s'installent dans des vans, camping-cars ou caravanes pour travailler de ville en ville. Elle y voit une version contemporaine des migrants de la Grande Dépression (elle renvoie aux Raisins de la colère de Steinbeck et au film de John Ford) avec une différence : à l'époque, les gens pensaient que leur situation serait temporaire, alors que ceux qu'elle a rencontrés envisagent de rester sur la route pour toujours. Elle estime qu'on ne peut pas les compter précisément (les démographes manquent de chiffres, tout le monde a besoin d'une adresse mais beaucoup ont une fausse adresse) : au minimum des dizaines de milliers de personnes, probablement des centaines de milliers.

Pas de profil type, mais des hiérarchies de privilèges. Pour elle, il n'y a pas de profil type : elle a rencontré des gens de toutes classes sociales (un éleveur de chèvres ruiné par la sécheresse, un jeune homme transgenre hébergé par une femme dans sa caravane, un ancien vice-président de McDonald's, des gens qui n'avaient jamais dépassé le salaire minimum). Elle note que l'homogénéité est plus grande sur le plan racial, parce qu'être sur la route est dangereux pour les personnes de couleur (violences policières, contrôles près de la frontière) : même la pauvreté a ses « privilèges ». Le mot « sans-abri » est un gros mot aux États-Unis, d'où l'expression « sans maison » que préfèrent employer ces personnes. Elle raconte l'histoire de Linda, 64 ans, dont l'électricité a été coupée à Thanksgiving 2012 et qui a découvert, en voyant qu'elle ne toucherait que 500 dollars par mois de pension, un site consacré à la vie bon marché sur la route ; après un moment de désespoir, elle a choisi de partir. Linda lui a aussi parlé des pieuvres (leur intelligence d'artistes de l'évasion) comme d'une métaphore de la débrouillardise.

Une économie de petits boulots saisonniers. Les nomades suivent un circuit d'emplois temporaires : récolte de betteraves à sucre dans le Midwest, parcs d'attractions, nettoyage de campings dans les parcs nationaux, pièges à touristes, et surtout le programme « CamperForce » d'Amazon, qui recrute des retraités nomades pour la période de pointe (11 dollars de l'heure, selon un extrait du documentaire de Bruder où Chuck, ancien gérant de McDonald's, raconte comment il a tout perdu avec sa compagne). Bruder explique que les plus âgés viennent d'une génération habituée à un travail stable, alors que les plus jeunes (endettés par leurs études, séduits par la « vanlife », qu'elle voit comme une marque plus qu'un mouvement) sont habitués à la précarité et à l'« ubérisation ». Les employeurs y trouvent une main-d'œuvre flexible et débrouillarde (réparer sa voiture, son ordinateur), même si les magazines d'emploi destinés aux campeurs-travailleurs sont financés par la publicité et ne laissent guère de place à la plainte.

Liberté, communauté, résilience et politique. Bruder insiste sur l'ambivalence : beaucoup ont été contraints à ce mode de vie puis disent y avoir trouvé une « nouvelle tribu », une famille et une liberté (« plus rien à perdre ») ; elle-même, ayant vécu le 11 septembre et l'effondrement de l'économie, dit trouver une liberté émotionnelle dans cette vie. Elle décrit les nomades comme « post-politiques » : pas de profil électoral uniforme (certains sont libertariens ou conservateurs), souvent empêchés de voter faute d'adresse, et peu portés à la politique (« ils se sont créé un monde un peu à eux »), même si elle voit sur Facebook de l'énergie politique renaître avec une nouvelle génération de femmes élues au Congrès. Elle répond à la question de savoir si c'étaient « les blancs en colère » ayant voté Trump par une citation de Star Wars (« ce ne sont pas les droïdes que vous cherchez »). Elle met en cause le filet de protection sociale américain « effiloché », l'absence de réparation après la crise des subprimes (les banques ne sont pas allées en prison) et la ligne de faille culturelle entre l'individualisme des cow-boys et la communauté hippie.

Journalisme d'immersion et psychologie positive. Après un extrait de Florence Aubenas (qui dit avoir voulu cesser d'écrire sur la précarité à partir de statistiques et cite Günter Wallraff), Bruder évoque ses modèles : Barbara Ehrenreich (immersion dans des petits boulots mal payés, notamment chez Walmart), Ted Conover (New Jack, un an sous couverture à Sing Sing), l'immersion pendant trois ans, et la relation de confiance avec ses sujets (une amie lui a dit craindre qu'elle les décrive comme « un tas de vagabonds »). Elle explique être venue à ce sujet en travaillant sur les sous-cultures plutôt qu'à partir de la crise, après avoir été dégoûtée par les articles sur les start-up de la Silicon Valley. Elle dit avoir d'abord été cynique envers la « psychologie positive » des nomades, avant de comprendre qu'elle n'est pas un déni mais une forme de résilience ; ce qu'elle déteste, c'est son usage comme arme par les employeurs (affiches rigolotes pour la récolte des betteraves). Elle annonce enfin une adaptation au cinéma, dont l'issue est « très optimiste » pour ses personnages : le tournage a permis à plusieurs d'entre eux de se faire payer de nouvelles dents.

Excerpts

“« Il n'y a pas de profil type. »”

“« Ce ne sont pas les droïdes que vous cherchez. »”

“« Ils se sont créé un monde un peu à eux, ils évitent la politique. »”