Condé, Maryse
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Core ideas
L'entretien porte sur Moi, Tituba, sorcière noire de Salem, roman fondé sur un personnage historique dont on ne sait presque rien (une esclave de la Barbade citée dans le procès des sorcières de Salem, dont on ignore la fin de vie). Condé raconte l'avoir trouvée par hasard, dans les rayons d'une bibliothèque américaine (UCLA), en ouvrant machinalement un livre sur les sorcières de Salem. Le mythe de Salem ne lui disait rien en tant qu'écrivaine noire ; il est devenu important quand elle a découvert qu'une femme noire en avait été « totalement évacuée » : le mythe qu'elle crée part d'une absence. Elle donne à Tituba un visage « très beau, sensuel », pour réagir contre l'image de la nounou noire (la « doudou », nounou de Scarlett O'Hara), et une personnalité bienveillante, non naïve, qui accepte les injustices avec une sorte de fatalité : Condé voit dans la civilisation noire une civilisation de tolérance, jamais violente par nature, que la colonisation aurait poussée dans des conflits. Elle explique que Tituba parle à la première personne, au point qu'elle ne sait plus « qui écrivait » ; qu'elle a eu pendant l'écriture, dit-elle, le sentiment de pouvoirs magiques, perdus ensuite ; et qu'elle traite la mort de la mère de Tituba (pendue pour avoir frappé un Blanc) sans mélodrame, avec « une sorte de distance », par discipline contre le sentiment.
Elle détaille les personnages : John l'Indien, amant tendre et un peu enfantin, figure de l'homme antillais dans sa complexité culturelle ; le pasteur puritain Samuel Parris, pour qui « le malin est là tout le temps » ; la rencontre manquée entre deux univers (biblique, manichéen et rigide, et imaginaire africain de la Barbade, souple et contradictoire), quand les histoires qu'elle raconte aux enfants sont prises pour la preuve de sa nature diabolique. Le seul acte « méchant » de Tituba est la mort de Suzanne (nom de famille mal transcrit), qui conditionne le reste de sa vie. Condé précise que Tituba voit venir les choses sans pouvoir les changer, que l'épisode avec Benjamin Cohen d'Azevedo est inventé et lui a été inspiré par des amis juifs sur son campus qui lui avaient dit que les Juifs avaient aussi beaucoup souffert, et que les devinettes et proverbes placés dans le récit jouent avec le langage. À propos de la phrase finale (« je n'appartiens pas à la civilisation du livre et de la haine »), elle précise qu'elle oppose les civilisations de l'oralité, qui selon elle n'ont pas voulu conquérir et « civiliser » le monde au nom d'une religion, aux civilisations de l'écrit qui ont édifié des codes écrits de morale et de religion.
Sur l'identité, elle dit être retournée vivre en Guadeloupe quelques mois plus tôt parce qu'après dix ans en Afrique (où elle n'était « pas en accord » avec la culture africaine et où on lui reprochait d'en parler sans la comprendre), elle a compris que sa vraie place était chez elle, « lieu de synthèse » : « chez moi c'était bien, c'est aussi bête que ça ». Elle ne veut plus écrire sur l'Afrique (« une page tournée » après Ségou) et prévoit de travailler sur les Antilles. Sur la langue, elle explique que son français était jusque-là « extérieur aux Antilles » et que la présence du créole interpelle les écrivains antillais : son prochain livre sera nourri par le créole, à condition d'éviter le folklore, dont la règle doit être « la beauté, l'harmonie, la richesse de l'expression ». Les écrivains antillais, après avoir imité Balzac ou Flaubert, auraient trouvé le modèle du conte (récit avec chansons, répétitions, allers-retours, structure floue) ; elle aime la musique populaire (reggae, blues, Aretha Franklin) et aurait aimé écrire des paroles pour un chanteur. Interrogée sur son engagement, elle se dit militante pour un choix d'avenir de la Guadeloupe et de la Martinique mais peu apte à « marcher au pas », et se montre critique d'un féminisme perçu comme conflit agressif avec l'homme : elle est mariée, aime ses enfants, et refuse de se laisser enfermer dans des catégories ou des clans.
Excerpts
“« Le mythe que j'ai voulu créer était à partir d'une sorte d'absence. L'histoire des sorcières de Salem, ça ne signifiait pas grand-chose pour moi. C'est devenu intéressant et important quand je me suis aperçue qu'il y avait une femme noire qui avait été totalement oubliée. [...] Comme elle a été totalement évacuée de l'histoire, c'est moi qui vais en faire un mythe. »”
“« Le danger, c'est justement le folklore. Je crois que la règle dans ce domaine sera la beauté. Il faut que la langue crée de la poésie, que la poésie amène la beauté, et je crois pas que le folklore amène jamais la beauté : ce sont les oripeaux, les stéréotypes, les clichés, et c'est pas du tout la poésie. »”
“« Tous les écrivains antillais, à un moment, ont voulu faire un petit Balzac ou un Flaubert, puis ils se sont rendu compte que c'était un moule un peu rigide. Nous avons trouvé le modèle du conte : un récit qui a beaucoup de chansons, beaucoup de répétitions, beaucoup d'allers-retours, qui avance sans avancer, qui recule des fois quand c'est nécessaire. »”