Tardieu, Jean
▶ Watch on YouTubeCoverage note: full (une série d'environ quatre heures ; transcription automatique par endroits très déformée, surtout les titres, les noms propres et les lectures de poèmes ; les passages incertains sont omis ou hédgés)
Core ideas
Un homme « double », travailleur de nuit. L'intervieweur évoque d'emblée l'« homme double » (poète, homme de théâtre, homme de radio) auquel il s'attaque. Tardieu avoue ne pas être bavard, se sentir à l'aise à sa table de travail et travailler beaucoup la nuit, comme il l'a fait pendant sa vie de bureau. Il évoque une enfance privilégiée dans un milieu d'artistes (une mère musicienne, qui jouait de la harpe d'après le transcript, un père peintre, tenant d'une peinture un peu attardée), mais confinée dans le jardin de sa grand-mère, « paradis perdu » qui était aussi une prison ; il n'a reçu aucune éducation religieuse, ce qui lui a laissé le sentiment d'un monde « sans boussole » qu'il a dû se construire.
Crise de l'adolescence et vocation d'écrire. À dix-sept ans, après une rupture sentimentale condamnée par sa famille, il traverse une crise « mentale » et morale qui lui fait perdre sa cohérence (« comme quelqu'un qui a fait naufrage ») ; l'écriture devient un « devoir » de se sauver et de justifier sa vie. Il commence par des marionnettes, des fables et de petites comédies (Le Magister malgré lui, une parodie de leçon de littérature avec des « mots composés »), puis fréquente très jeune, grâce à un ami, les décades de Pontigny (Paul Desjardins) où il rencontre Gide, Roger Martin du Gard et d'autres, et montre ses premiers poèmes à un aîné qui l'encourage ; Valéry, par son souci de maîtrise formelle, est « la grande influence » de sa vie, plus que les surréalistes.
Le Fleuve caché et la forme. Son premier recueil (1933) tire son titre d'une image : un fleuve qui disparaît et reparaît (comme les rivières du Jura, son pays natal), image d'un monde dont l'essentiel n'est pas visible, de la permanence et du renouvellement. Il cherche alors une forme stricte et sèche (versets, rythme fondé sur la quantité des voyelles), une « défiance » envers les forces irrationnelles qu'il tempère par le « devoir de lucidité » (la nuit pour les trouver, le jour pour les clarifier). Dans un poème comme « Étrangers », le « moi » et un autre se dédoublent. Il travaille dans une grande entreprise de messagerie, expérience de « petit employé » qui l'empêche d'écrire (un « grand moment de réflexion sur les moyens d'expression ») ; il se lie à Francis Ponge, avec qui il oppose le décor intérieur des concepts à la description de l'objet.
La guerre, la dérision de Monsieur Monsieur. Pendant l'Occupation, il publie dans l'ombre (Gallimard, Seghers, Éditions de Minuit) des poèmes sombres (Le Témoin invisible, Les Dieux étouffés, Jours pétrifiés), se décrivant comme un poète « qui avance masqué », non résistant militaire mais hébergeant des amis traqués. Après la guerre, Monsieur Monsieur (1951) tourne à la dérision : pour « secouer ses plumes après l'orage », se moquer de ses obsessions et du sérieux métaphysique, dans le sillage de Prévert et Queneau, mais aussi parce que, après la guerre, il n'est plus possible de garder les mêmes illusions sur l'homme (l'absurde) ; Tardieu précise qu'il n'est pas resté dans ce pessimisme et ne « prétend pas avoir des idées, mais des obsessions ». Il lit un passage sur « l'homme noir », monstre de l'origine des temps, dans lequel un personnage porte les ténèbres au soleil.
Le langage comme matière, le théâtre « de chambre ». À partir de Jours pétrifiés, il traite les mots comme des notes de musique (mots usés, « sim, oreiller, murs », « bulles de savon »), note des tempi et des nuances, et cherche un « antisens » (la chaise qui est « là, elle existe »). Au théâtre, il reprend des procédés traditionnels sous forme parodique : Un mot pour un autre, Qui est là ?, Ce que parler veut dire, Un geste pour un autre, Une voix sans personne (pièce « sans personnage »), Les Amants du métro (une pièce « optimiste » sur la différence entre approche individuelle et indifférence de la foule), Les Temps du verbe (un homme qui parle à l'imparfait). Il y voit un décalage : la peinture et la musique se seraient débarrassées de la représentation avant le théâtre.
Radio, peinture, musique. Entré à la radio juste après la Libération, il y dirige le « Club d'essai » (nom déformé dans le transcript, prolongeant les recherches de Pierre Schaeffer) et défend une radio comme « présence physique des mots » et univers sonore à la fois libre et rigoureux ; il n'a écrit pour la radio qu'après sa retraite administrative. Il décrit son rapport à la peinture dans Les Portes de toile (le tableau comme « porte de théâtre », « l'univers visible était une langue oubliée dont nous avons perdu la clé ») et à la musique (poèmes sur des peintres, essai sur la peinture abstraite, texte sur Ravel) : la musique lui sert de guide méthodologique (appui sur quelques cellules pour construire des structures), mais elle reste intraduisible en mots (« on est au bas des marches »).
Présence et absence, l'enfant oublié. Dans les derniers entretiens, il se décrit comme tiraillé entre « présence » et « absence », « part de l'ombre » et « part de la lumière » (Pages d'écriture, le texte « Mon double » où deux Jean Tardieu s'opposent). Il raconte une « mythologie » personnelle (monde d'avant la naissance où tout existe sans être nommé, la naissance comme début du « tourment de la séparation » et du devoir de communiquer), se dit non religieux mais attiré par une inquiétude métaphysique et par certaines pensées indiennes ; l'acte de vivre (marcher, respirer) réconcilie un instant la contradiction, mais reste « représentation ». L'art lui semble une réponse à la soif de « renouvellement » et de transgression, sans pour autant s'y réduire ; il évoque une « Voix » qui l'accompagne depuis l'enfance, à la fois lui-même et le monde. La série s'achève sur un texte lu, celui d'un enfant resté au bord de la route : « un enfant qui a été oublié dans l'homme que nous sommes devenus ».
Excerpts
“« je ne prétends pas avoir des idées »”
“« l'univers visible était une langue oubliée dont nous avons perdu la clé »”
“« un enfant qui a été oublié dans l'homme que nous sommes devenus »”