Guitry, Sacha
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Guitry relate, sur le mode du récit personnel, un dîner récent où des convives d'« une très vive intelligence » avaient déclaré Jean-Jacques Rousseau « responsable de nos malheurs actuels » — attaque portant, précise-t-il, non sur le génie de l'écrivain (jamais mis en cause) mais sur ses idées, ses opinions et son influence. Il retourne l'argument par une question ironique : si l'on accorde à un grand écrivain le pouvoir de déterminer des événements aussi considérables que ceux vécus par la France de l'époque, comment expliquer que le pays ne témoigne d'aucune considération, d'aucun respect envers ses grands hommes de leur vivant ? Il illustre ce paradoxe par l'exemple de Lavoisier, jugé digne d'être guillotiné en 1793 sans avoir été jugé digne, auparavant, de conseiller son pays, et cite la formule d'Oscar Wilde selon laquelle « les nations n'ont de grands hommes que malgré elles ».
Interrogé sur les raisons de son admiration pour Rousseau, Guitry développe une défense fondée moins sur la pensée de l'auteur que sur la musicalité de sa prose — « cette mélodie absolument miraculeuse qu'il compose avec des mots ». Il s'attarde sur la familiarité affectueuse qu'inspire l'usage du seul prénom « Jean-Jacques » (comparable à « Marceline » pour Desbordes-Valmore ou « Jean-Sébastien » pour Bach), y voyant le signe d'une tendresse posthume qui autorise des libertés qu'on ne se serait jamais permises de son vivant, et note qu'appeler l'auteur simplement « Rousseau » — sans le prénom — trahit au contraire un désaccord passager avec telle page lue la veille. Il affirme que Rousseau est peut-être le seul écrivain dont on peut apprécier le génie sans partager ses idées ni ses goûts, possédant la faculté de « combler mille désirs secrets », et développe une réflexion sur l'appropriation littéraire des mots : nul grand écrivain ne peut prétendre posséder un mot isolé, mais un assemblage de mots par un homme de goût devient sa propriété — illustré par la formule rousseauiste « une entreprise qui n'eut jamais d'exemple », que personne d'autre ne pourrait revendiquer sans plagiat. Il cite Rousseau défendant lui-même son propre style contre les puristes (« je soutiens qu'il faut quelquefois faire des fautes de grammaire pour être plus lumineux ») et retourne contre Jules Lemaître, auteur d'un livre entièrement critique envers Rousseau, sa propre conclusion d'« horreur sacrée devant la grandeur et le mystère de son action sur les hommes », jugeant que cet aveu final annule les 356 pages qui précèdent.
Le monologue se clôt sur un montage entrelacé de citations et de mots d'esprit attribués alternativement à Voltaire et à Rousseau, contrastant leurs tempéraments : la vanité assumée de Voltaire sur sa propre laideur reconnue tardivement, sa moquerie sur la souscription pour sa statue (« un encouragement à l'étude de l'anatomie que de souscrire à la statue d'un squelette »), sa mise en garde cynique sur l'inconstance amoureuse des femmes, sa prière comique à Dieu de « rendre nos ennemis bien ridicules », et sa fondation ironique de la société civile par « le premier qui, ayant enclos un terrain, s'avisa de dire : ceci est à moi » ; en regard, les répliques plus graves ou mélancoliques de Rousseau, notamment sur la consolation trouvée dans les testaments contre l'ennui de vieillir, ou sur la lettre de condoléances à la marquise de Verdelin refusant, par respect, de la féliciter d'avoir « acquis » ses enfants en perdant son mari.
Excerpts
“« Pourquoi les grands hommes ne jouent-ils aucun rôle politique dans leur pays ? Pourquoi ne sont-ils reconnus importants que par ceux dont ils contrecarrent les entreprises ? [...] aux grands hommes la patrie tardivement reconnaissante — ne dirait-on pas qu'elle attend parfois même leur mort pour les glorifier ? »”
“« Aucun grand écrivain, quelque génie qu'il ait, ne peut dire d'un mot que ce mot est à lui — mais les mots assemblés par un homme de goût deviennent en quelque sorte sa propriété [...] qui oserait se permettre d'écrire "je forme une entreprise qui n'eut jamais d'exemple" ? Ces quatre mots placés dans cet ordre-là sont à Jean-Jacques. »”
“« À la 357e et dernière page d'un livre tout entier composé contre lui, Jules Lemaître nous déclare qu'il quitte Rousseau "avec une horreur sacrée devant la grandeur et le mystère de son action sur les hommes" — cette déclaration finale annule, à mon avis, les 356 pages qui précèdent. »”