Cohen, Albert
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L'entretien s'ouvre sur les deux romans qui ont fait la réputation d'Albert Cohen, Solal et Mangeclou, peuplés de personnages juifs méditerranéens hauts en couleur issus du ghetto de Céphalonie — Saltiel, Mangeclou, Mattathias, Salomon, Michaël — que le critique surnomme, à la suite de Marcel Pagnol, de « merveilleux bouffons ». Interrogé sur l'origine de ces figures, Cohen explique sa conception du processus créateur : un écrivain qui ne se nourrit pas de la réalité et des contacts, heureux ou douloureux, qu'il a eus avec ses semblables ne peut engendrer que des « fantômes », des prénoms flottant dans le livre « comme des poissons crevés ». La réalité, dit-il, ne fournit à l'écrivain que des graines — un geste aperçu dans la rue, un sourire, une réflexion d'inconnu —, minuscules et parfois insignifiantes, que le tempérament du romancier transforme en arbres, puis en forêts ; il illustre cette idée en supposant que Dostoïevski a dû croiser une simple « ébauche » de Raskolnikov et Tolstoï une modeste esquisse d'Anna Karénine, que chacun a ensuite rendue « plus vraie qu'elle-même », plus complète et plus vivante que son modèle réel — la finalité de toute création littéraire étant, selon lui, de dépasser ainsi son point de départ.
Cohen détaille ensuite le caractère de ses personnages comme autant de « frondaisons » nées de ces graines : Saltiel, mélange de puérilité, de ruse, de poésie, de mensonge et de tendresse, incarnant selon lui « tout l'Orient » et « toute la race juive » ; Salomon, humble marchand crédule et manipulable ; et surtout Mangeclou, figure rabelaisienne mêlant Orient et Occident, qu'il juge « absolument neuf » dans la littérature française. Interrogé sur la signification profonde de ce personnage, Cohen refuse toute interprétation consciente de sa propre création, défendant l'idée qu'un romancier ne doit jamais être pleinement lucide sur ce qu'il fait : « je crois que l'intelligence stérilise, je crois que la préméditation stérilise » — le roman naissant, selon lui, des « parties obscures de l'âme », de ce qu'il appelle le « magma émotionnel ». Face à la proposition du critique de définir Mangeclou comme « l'homme qui fait semblant », compensant son inaptitude au réel par le jeu à l'image d'un enfant — et au parallèle esquissé avec Charlot, autre figure juive du cinéma qui « fait semblant » d'être peintre, pasteur ou séducteur sans jamais y parvenir tout à fait —, Cohen accepte l'analogie mais refuse explicitement de s'en souvenir s'il devait un jour reprendre le personnage, de peur que la conscience claire de sa signification ne stérilise Mangeclou comme elle a, selon lui, stérilisé l'œuvre de certains « grands écrivains » qu'il préfère ne pas nommer.
La seconde partie de l'entretien porte sur son amitié avec Marcel Pagnol, alors académicien au faîte de la gloire, que Cohen décrit comme resté aussi simple et tendre que l'enfant qu'il a connu, jamais « grisé » par le succès. Il illustre cette tendresse par une anecdote personnelle : lors d'un séjour chez les Pagnol à Megève, Marcel s'est levé à 5h30 du matin, échevelé de sommeil, pour lui préparer le café au lait et les toasts avant son départ, puis a insisté pour porter seul sa valise, pourtant très lourde, jusqu'à la gare. Cohen décrit aussi la vie de famille « idyllique » des Pagnol à travers le regard attendri de leur fils Frédéric, alors âgé de huit ans, qui tient un « album de mon papa » secret où il a collé, entre autres reliques, la première pièce de dix francs offerte par son père, une mèche de ses cheveux, et un morceau de soie bleue découpé en cachette dans le plus beau pyjama paternel — chaque relique accompagnée d'une légende enfantine soigneusement recopiée.
Excerpts
“« La réalité donne à l'écrivain des graines [...] ces graines apportées par le hasard, le tempérament de l'écrivain peut accomplir le miracle : de ces graines il peut faire des arbres, il peut faire des forêts. Dostoïevski a rencontré un commencement de Raskolnikov dans la vie réelle [...] mais il en a fait quelque chose de plus vrai qu'elle-même, de plus vivant qu'elle-même, il en a fait la vraie Anna Karénine, l'universelle. »”
“« Je crois qu'il n'est pas bon qu'un romancier soit lucide [...] je crois que l'intelligence stérilise, je crois que la préméditation stérilise [...] si un jour je reprends Mangeclou, je tâcherai d'oublier tout ce que vous m'avez dit, parce que si je sais clairement ce qu'il représente, alors ce sera la catastrophe pour lui et pour moi — il cessera d'être vivant. »”
“« Mon gentil Marcel s'est levé à 5h30 du matin [...] tout embrouillé de sommeil, les cheveux tout défaits, il s'est levé pour me préparer le café au lait, pour me préparer les toasts [...] et je le revois qui marchait sur la pointe des pieds pour ne pas réveiller sa femme et son fils qui dormaient. »”