Bataille, Georges
▶ Watch on YouTubeCoverage note: full (un débat d'environ vingt minutes ; transcription automatique par endroits déformée, surtout les noms propres et quelques raisonnements ; les passages incertains sont omis)
Core ideas
Une critique qui s'est étendue. L'animateur ouvre la question : après la Libération, la critique prolifère partout (monographies, quotidiens, hebdomadaires, jusqu'aux « courriers du cœur » des magazines féminins) ; est-ce encore de la critique ? Maurois répond que la critique est devenue plus complexe et plus « orgueilleuse » parce que l'incertitude des hommes a augmenté : au XVIIe siècle, on jugeait seulement la valeur littéraire d'un ouvrage (la vérité relevait des théologiens) ; au XIXe, la critique traite toutes sortes de sujets et se veut engagée, d'où une critique plus « annexionniste » qu'il y a cinquante ans. Les problèmes du temps sont jugés plus importants que les problèmes romanesques : le jeune homme qui a quelque chose à dire fait de la critique plutôt qu'un roman. Bataille ajoute que la littérature « se substitue à une église » qui enseignait autrefois une vérité ordonnée, de façon désordonnée, et que la critique a pour tâche de la mettre en ordre, d'où un champ beaucoup plus vaste que celui des grands critiques du XIXe siècle (Sainte-Beuve, Brunetière).
Plusieurs critiques. Nadeau distingue la critique au jour le jour des journaux (« une forme de la conversation »), la critique dans les livres et la critique faite par les créateurs eux-mêmes (Hugo, préface de « Cromwell »). Maurois et Bataille distinguent l'histoire littéraire des professeurs (une science avec ses règles, comme la recherche des sources), qu'ils jugent peu proche de ce qu'ils appellent critique, de la critique qui s'attache aux idées et aux problèmes de l'époque, la seule qui les intéresse. Bataille cite des œuvres philosophiques qui débordent la critique (Léon Chestov) ou de critique « philosophique » (Sartre, Blanchot), dont Nadeau pense qu'elles « annexent » les œuvres à un système personnel plutôt que de les juger. Le pluralisme actuel (absence de grande école) explique la multiplication des critiques, alors que la période classique ou romantique avait un grand mouvement qui produisait un critique dominant.
Juger au nom de quoi ? Pour Nadeau, le critique juge toujours au nom d'une position, d'un certain problème (existence, liberté, ordre, christianisme), de préférence au nom de ce qui est au centre des préoccupations de l'époque ; Maurois voit d'autres positions possibles que la politique (marxiste, psychanalytique, existentialiste), chacune avec ses « fanatismes », et défend une critique de sympathie qui essaie de se mettre à l'intérieur de l'œuvre (il cite Balzac ou Racine). Sur la partialité, Maurois rappelle que Sainte-Beuve disait que la première qualité du critique est le goût, la seconde la partialité, et cite ses sympathies et antipathies ; Bataille soutient qu'un critique impartial « serait un critique inexistant, une ombre, une sorte de fonctionnaire de l'édition » ; Nadeau nuance (on peut reconnaître les qualités d'œuvres qu'on n'aime pas) tout en protestant contre « la prostitution du métier ». Sur la brutalité, Maurois pense qu'elle change avec les époques (Sainte-Beuve était brutal « de façon détournée, perfide et faussement gentille »), Bataille dit que la bonne critique devrait fonctionner « comme la guillotine » et faire couler le sang, mais qu'elle n'en a pas le pouvoir et doit rester modeste ; Maurois conclut en rappelant que Sainte-Beuve, en intitulant un livre « Mes poisons », avait enfermé ses jugements les plus violents « dans l'armoire aux poisons », alors que « nous servons le poison à nos amis ».
Excerpts
“« La critique est à la fois plus orgueilleuse et plus annexionniste aujourd'hui qu'il y a cinquante ans. »”
“« Un critique impartial serait en somme un critique inexistant. »”
“« La littérature se substitue à une église qui autrefois enseignait la vérité. »”