Deleuze, Gilles
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Deleuze propose de lire Spinoza non par son premier principe (une substance unique pour tous les attributs), qu'il compare à la méthode de l'arbre cherchant la racine, mais « par le milieu », à la manière de l'herbe qui pousse sans racine unique — en partant du principe selon lequel il existe « une seule nature pour tous les corps », un plan d'immanence commun où se déploient tous les corps, toutes les âmes, tous les individus. Il précise que ce plan n'est ni un projet ni un programme mais un plan au sens géométrique (section, intersection, diagramme), qui n'est pas simplement donné par la nature mais doit être activement construit par chaque individu ou groupe pour espérer « vivre d'une manière spinoziste ».
Il développe la double définition spinozienne du corps : une définition cinétique, par les rapports de vitesse et de lenteur entre les particules infinies qui le composent (un corps ne se définissant jamais par une forme ou des fonctions, mais par un rapport complexe de vitesses différentielles — illustré par l'exemple de la valse ou du tambour, où le rythme n'est jamais simplement « un-deux-trois » mais une composition à 7, 10, 14 temps) ; et une définition dynamique, par le pouvoir d'affecter et d'être affecté. Il montre que ces deux définitions sont nécessairement liées chez Spinoza, et qu'elles impliquent de définir tout être — animal, homme, âme, corps social — non par sa forme, ses organes ou comme sujet, mais par les affects dont il est capable, entre un seuil minimal et un seuil maximal. Il illustre ce principe par l'exemple du « Petit Hans » de Freud dressant spontanément une liste d'affects à propos d'un cheval de trait (fierté, œillères, être fouetté), par la comparaison spinozienne entre un cheval de labour (plus proche d'un bœuf en termes d'affects) et un cheval de course, et par l'exemple de la tique décrite par von Uexküll, réduite à seulement trois affects (lumière, odeur, chaleur) suffisant à définir tout son monde — fondement, selon Deleuze, de ce qui deviendra l'éthologie moderne, et strictement transposable à l'espèce humaine : « vous ne savez pas d'avance ce que peut votre corps ou votre âme » dans telle rencontre ou tel agencement. Il relit dans cette perspective l'épisode biblique de la pomme d'Adam comme une simple « intoxication alimentaire » — une mauvaise rencontre au sens éthologique, où les rapports constitutifs de la pomme décomposent ceux d'Adam — preuve selon lui que l'Éthique de Spinoza n'a rien d'une morale mais constitue une véritable éthologie.
Il propose enfin de cartographier tout corps par une « longitude » (l'ensemble des rapports de vitesse et de lenteur entre ses particules) et une « latitude » (l'ensemble des affects qui le remplissent à chaque instant), l'ensemble de toutes les longitudes et latitudes constituant le plan d'immanence, toujours variable, sans cesse reconstruit par les individus et les collectivités. Il oppose ce plan d'immanence spinoziste à un second type de plan, qu'il nomme « théologique » ou « transcendant » — tout plan venant d'en haut, qu'il soit le dessein d'un dieu, un plan d'évolution supposé de la nature, ou l'organisation du pouvoir dans une société, caractérisé par le fait qu'il concerne toujours des formes et leur développement, des sujets et leur formation, et qu'il dispose nécessairement d'une dimension supplémentaire par rapport à ce qu'il planifie (un principe compositionnel jamais donné mais toujours inféré). Il illustre cette opposition musicalement, citant les compositeurs américains contemporains et Pierre Boulez, qui réclament des formes musicales volontairement pauvres pour laisser s'échapper des rapports de vitesse et de lenteur chargés affectivement — un plan d'immanence sonore où le processus de composition est donné pour lui-même plutôt qu'inféré.
Il transpose cette opposition à l'histoire littéraire allemande, jugeant que Goethe et Hegel restent attachés à une conception du plan comme développement des formes et formation du caractère (« éducation sentimentale »), tandis que Kleist et Hölderlin — dont il fait les « vrais spinozistes », provoquant selon lui l'incompréhension et la haine de Goethe à leur égard — ne pensent plus qu'en termes de vitesse et de lenteur, de catatonie figée brusquement rompue par une accélération folle, sans forme assignable ni caractère qui se formerait. Il étend cette lecture à la littérature anglo-américaine (Lawrence, Virginia Woolf, Whitman, Kerouac), qu'il présente comme spontanément spinoziste « sans le savoir », et conclut sur une découverte personnelle concernant la structure de l'Éthique : le texte comporterait selon lui deux lectures simultanées — l'enchaînement continu des définitions, propositions et démonstrations, et une chaîne beaucoup plus discontinue et « volcanique » formée par les scolies renvoyant les uns aux autres — chacune de ces deux chaînes distribuant différemment vitesses, lenteurs et affects, ce qui préfigurerait, selon lui, une histoire de la philosophie véritablement « machinique » rendue possible par les outils informatiques.
Excerpts
“« Vous allez définir un animal, ou bien un homme, pas du tout par sa forme, pas du tout par ses organes et ses fonctions, et pas non plus comme un sujet : vous allez le définir par les affects dont il est capable, avec un seuil maximal et un seuil minimal — ce que la bête peut supporter, ce qu'elle est capable de supporter. »”
“« C'est l'histoire d'un empoisonnement, c'est l'histoire d'une intoxication alimentaire : Adam a mangé la pomme, et les rapports constitutifs de la pomme décomposaient les rapports constitutifs d'Adam — il a fait une mauvaise rencontre, c'est de l'éthologie. »”
“« Vous ne savez pas ce dont vous êtes capable, en bon ou en mauvais — vous ne savez pas d'avance ce que peut votre corps ou votre âme dans telle rencontre, dans tel agencement, dans telle combinaison [...] c'est un plan qui se construit morceau par morceau, et c'est en cela qu'on se retrouve spinoziste avant même d'avoir compris pourquoi. »”