Stiegler, Barbara
▶ Watch on YouTubeCoverage note: full (transcription automatique correcte, avec quelques mots déformés ; les extraits d'archives — Foucault, Bourdieu, Benjamin Cauchy, Éric Dupond-Moretti — sont mentionnés mais non résumés en détail)
Core ideas
Stiegler raconte comment son travail académique de dix ans sur le néolibéralisme (publié sous le titre Il faut s'adapter) l'a conduite, presque malgré elle, à l'engagement : après des mobilisations dont elle gardait le contrôle (les universités en 2009, la réforme des rythmes scolaires en milieu rural), l'irruption des Gilets jaunes, quelques semaines avant la sortie de son livre en janvier, l'a « saisie » et a donné à son essai une actualité plus brûlante qu'elle ne l'imaginait. Elle y a vu aussi à quel point le milieu intellectuel est « pétri de préjugés sociaux méprisants » (elle fait son autocritique) et reproche à ceux qui dénoncent le mépris de classe de l'avoir pratiqué à l'égard d'un mouvement d'ampleur historique.
Sur le fond, elle présente le néolibéralisme comme bien plus qu'une théorie économique : une anthropologie, une conception de la société, de l'éducation, de la santé, des médias et de la démocratie. Né dans les années 1930 après la crise de 1929, il se distingue du libéralisme classique en soutenant qu'il faut un État qui construit le marché et fabrique, par l'école et la santé, des individus aptes à la compétition, l'espèce humaine étant jugée « déficiente » et à « réadapter » ; Lippmann, dit-elle, voulait « fabriquer le consentement » à l'échelle industrielle plutôt que le recueillir. Emmanuel Macron et son gouvernement représenteraient, selon elle, la fin d'un cycle et l'application d'une « vieillerie » vieille d'un siècle. Elle se réclame de Foucault (le pouvoir comme relation et non comme instance ou complot, « gouverner la conduite d'autrui »), tout en précisant que « gouvernance » est un mot néolibéral qui efface le caractère politique du pouvoir, et défend une position double : nous sommes tous traversés par la gouvernementalité néolibérale (il faut faire son autocritique), mais cela n'exonère pas les responsables, et les Gilets jaunes ont eu raison de s'en prendre à Emmanuel Macron, accusés à tort de « personnalisation » ou de complotisme.
Concernant les Gilets jaunes, elle voit dans leur refus de représentants une force (le cas de Benjamin Cauchy lui semble confirmer le risque d'instrumentalisation), regrette qu'on leur ait refusé le temps et l'espace pour s'organiser, décrit une répression violente (elle dit avoir été gazée à Bordeaux et met en cause le préfet de l'époque, devenu depuis préfet de police de Paris) et soutient que la majorité des manifestants étaient des nourrices, des aides-soignantes, des médecins, des journalistes. Elle compare cette situation aux grèves de 1995, soutenues par Bourdieu, dont elle dit avoir été simple « suiveuse » ; c'est en 2009 qu'elle a commencé à être « motrice ». Elle voit la gauche de gouvernement et la « troisième voie » comme passées à côté des enjeux (« l'adversaire a gagné »), dénonce la réponse des pouvoirs publics aux black blocs (« la stratégie du pourrissement » pour décrédibiliser les mouvements sociaux) et les lois de sécurité qui menacent les libertés publiques, et affirme que les « néolibéraux qui nous gouvernent » ont peur du démos et veulent éviter les assemblées populaires, d'où l'annulation de conférences et de forums, même avant le virus ; elle estime que le pouvoir « gouverne par la peur » (violence, maladie, attentats) et redoute la convergence des colères (hôpital, écoles, universités, jeunesse, écologie) à la fin du confinement. Elle conclut en appelant à tirer la société « vers le haut » et à s'organiser pour faire de la politique « au sens digne du mot ».
Excerpts
“« Le néolibéralisme est beaucoup plus qu'une théorie économique : c'est une anthropologie, une vision de la société, une conception de l'éducation, de la santé, des médias, de la démocratie. [...] Ce n'est pas le retrait de l'État : les néolibéraux disent qu'on a besoin d'un État qui construise le marché et qui fabrique les agents de ce marché, qui n'existe pas naturellement. »”
“« Nous sommes traversés tous diversement par le néolibéralisme, nous devons faire notre autocritique, et en même temps un peu partout nous avons des gens qui vont assumer jusqu'au bout des positions néolibérales. Il va falloir les affronter. Les Gilets jaunes ont eu raison d'affronter Emmanuel Macron. »”
“« Les néolibéraux qui nous gouvernent ont une véritable peur du demos, du peuple quand il s'assemble : ils le considèrent comme une bête, un animal dangereux, imprévisible. Il faut absolument éviter toute forme d'assemblées populaires et confiner chaque personne chez elle. [...] Gouverner par la peur est aujourd'hui systématiquement privilégié par ce pouvoir. »”