Castel, Robert
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Core ideas
Castel explique son passage de la philosophie à la sociologie dans les années 1960, quand il était assistant de philosophie à Lille : il avait l'impression que « l'essentiel avait été dit » dans la réflexion sur les idées, et voulait déplacer la volonté de comprendre vers des objets plus concrets, comme Bourdieu, alors jeune enseignant à Lille, qui travaillait sur la photographie (le sens des pratiques photographiques selon qu'on est paysan qui marie sa fille ou petit-bourgeois en vacances à Venise). La sociologie permettrait de « dégager un sens » dans le réel tel qu'il émerge au niveau de l'expérience des gens, d'introduire de la rationalité dans ce qui se donne d'abord comme contingence. Il décrit la société comme un système de contraintes et l'individu comme un être pris dans des réseaux de dépendance, contre une conception de la souveraineté de l'individu « tombé du ciel armé de ses capacités », ce qui repose la question de la liberté à nouveaux frais.
Un extrait de Durkheim (De la division du travail social) sert à poser la question : la sociologie doit-elle seulement décrire ou aussi améliorer le réel ? Castel répond en deux temps : un diagnostic (comprendre les mécanismes et constater, par exemple, le chômage de masse, les inégalités, les dysfonctionnements du marché du travail), puis, avec prudence, une réflexion sur ce qu'on pourrait faire, sans « programme impératif » prescrit ni solution « clé en main » (le sociologue doit être modeste et discuter avec les partenaires sociaux, syndicats, pouvoirs publics). Il prend l'exemple du chômage, contre les faux diagnostics du « chômage volontaire » ou de la « culture de l'assistanat » (il y avait environ 350 000 chômeurs en France vers 1970 et environ 3 millions aujourd'hui, ce qu'une hausse de la « fainéantise » ne peut expliquer) et l'attribue à des changements dans l'organisation du travail et à la concurrence accrue. Il défend la légitimité d'une posture critique, parce que la société est critiquable (inégalités, risques), sans renouveler la même critique à l'identique : la classe ouvrière des années 1960-70 porteuse d'une alternative s'est fragmentée, et penser aujourd'hui la question ouvrière revient à penser la précarité. Son diagnostic de la montée des incertitudes : on est passé, depuis les années 1960, d'un progrès social continu à un avenir incertain et un pessimisme général, mais « si l'avenir est incertain, le pire n'est pas non plus certain ».
À propos du sondage (extrait de Masculin féminin de Godard), il juge que la sociologie ne devrait pas juxtaposer des opinions décontextualisées, et qu'une chanson de Brel sur la condition ouvrière est aussi un diagnostic. Il insiste sur l'histoire du présent (selon l'expression de Foucault) : sans généalogie, la sociologie « tourne à vide », car nous héritons de systèmes de contraintes qui se reproduisent en se transformant. Il distingue une « précarité d'avant les protections » (condition commune du peuple pendant des siècles, vivre au jour le jour) d'une « précarité d'après les protections » (travail stable, droit du travail, retraites, puis, depuis la crise des années 1970, mondialisation et retour à des situations d'incertitude, pour des travailleurs intermittents ou précaires), mais avec une différence : on ne vit pas la précarité de la même façon quand elle est la condition commune ou quand elle touche une minorité dans une société relativement opulente, perçue comme responsable de son sort (discours sur la culture de l'assistanat). Il explique enfin que la « demande sociale » à laquelle la sociologie répond est diffuse (des gens inquiets, incertains du lendemain) et que le sociologue, sujet social comme un autre, essaie de la systématiser et de la traduire, dans un territoire intermédiaire entre demande sociale et réponses politiques, tout en gardant sa modestie : un article ou un livre ne change pas le monde.
Dans le « Journal de la philosophie » qui suit, Michel Hermant présente son Éloge de la vengeance : la vengeance (Némésis, Athéna, Aristote, Montaigne) est un désir de restaurer son être, à distinguer de l'appétit de vengeance ; le talion était à l'origine un moyen de contrôler la vengeance ; la justice ne l'a jamais totalement effacée (tableau de Prud'hon dans les tribunaux) ; Sade, qui s'oppose à la peine de mort parce que l'État ne doit pas se venger comme un individu, et la tradition des Lumières sont discutés ; il termine sur le pardon (Jankélévitch, Arendt) et appelle à une « vengeance de fierté » qui rétablit l'être sans excès.
Excerpts
“« Il y a une première étape de la démarche sociologique qui, pour prendre une métaphore médicale, est un diagnostic : essayer de comprendre comment la société fonctionne, les mécanismes sociaux. [...] Il y a un risque de prétention prescriptive en disant : voilà ce qu'il faudrait faire. Je pense que le sociologue n'a pas le droit de donner comme ça un programme impératif que les gens devraient appliquer. »”
“« Il faut distinguer ce qu'on pourrait appeler une précarité d'avant les protections et une précarité d'après les protections. La précarité d'avant les protections, ça a été au fond la condition commune d'une grande majorité de ceux qu'on appelait autrefois le peuple, cet état de pauvreté, de vivre au jour la journée, sans réserve pour faire face aux catastrophes, aux aléas de l'existence. [...] Et puis on avait cru sortir de cette situation en rattachant des protections fortes au travail. »”
“« Si on fait des flashs instantanés sur le présent, on comprend pas grand-chose, on est aveuglé. Ce qui nous arrive aujourd'hui, c'est une espèce de conjonction : il y a de l'innovation, il y a de la nouveauté, mais il y a aussi des effets d'héritage, c'est-à-dire que nous héritons de tout un ensemble de systèmes de contraintes. »”