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Grass, Günter & Enzensberger, Hans Magnus & Hermlin, Stephan & Weiss, Peter

Grass, Günter: écrivain

Enzensberger, Hans Magnus: écrivain

Hermlin, Stephan: écrivain

Weiss, Peter: écrivain, depuis Stockholm

Discussion entre Günter Grass, Peter Weiss et al. (Situation actuelle des écrivains allemands)

Artesquieu · Jul 25, 2024

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Core ideas

La table ronde s'ouvre sur la question posée par l'animateur aux quatre écrivains (trois d'Allemagne de l'Ouest, un — Stephan Hermlin — de RDA) : deux Allemagnes existent-elles, mais existe-t-il une littérature allemande ? Hans Magnus Enzensberger relève d'emblée la multiplicité des PEN Clubs allemands (celui de la République fédérale, un PEN « Est-Ouest », un PEN des auteurs en exil) comme symptôme d'une fragmentation. Stephan Hermlin défend au contraire l'unité de la littérature allemande, l'unification politique de l'Allemagne n'ayant duré qu'une soixantaine d'années alors que la littérature allemande existait depuis des siècles avant elle — tout en reconnaissant que le nazisme a nettement coupé cette littérature entre fascistes et antifascistes, et que dans les années 1950 les contacts entre littérature de RDA et d'Allemagne de l'Ouest sont restés très limités. Günter Grass observe que l'Allemagne, faite de principautés jusqu'à une unification récente, n'est peut-être pas une nation au sens où la France l'est, ce qui expliquerait pourquoi la RDA cultive une « littérature nationale » avec une énergie particulière, quand l'Ouest s'y essaie de façon moins autoritaire. Peter Weiss propose de définir une littérature de langue allemande dépassant les frontières étatiques, traversée de courants internes distincts — une littérature fasciste persistante, une littérature stalinienne en voie de disparition en RDA, des fragments de littérature ésotérique, un groupe d'avant-garde — constituant ensemble, positivement et négativement, une même littérature allemande sans différence fondamentale de niveau entre Est et Ouest, comme l'aurait montré la dernière rencontre du Groupe 47.

Hermlin détaille ensuite un rapprochement esthétique récent survenu en RDA, dont il se dit lui-même partiellement à l'origine : ayant constaté que les rédacteurs des revues littéraires est-allemandes refusaient de publier de jeunes poètes, il avait lancé un appel demandant que les poèmes non publiés lui soient envoyés directement, recevant ainsi 1 400 textes en quelques jours — épisode qui devint non seulement un événement littéraire mais aussi un événement de politique intérieure, lançant plusieurs jeunes poètes désormais reconnus, dont Karl Mickel. Une large part de la discussion se concentre ensuite sur le cas de Wolf Biermann, poète-chansonnier comparé à Villon, jouant lui-même de la guitare — figure rare en Allemagne selon les intervenants, plus courante en France —, en butte à des mesures administratives (interdiction d'apparaître en public) en RDA pour sa critique acerbe des dysfonctionnements du régime, alors même qu'il se définit lui-même comme communiste et partie intégrante du régime. Hermlin défend publiquement Biermann comme un poète socialiste dont la publication relève, à ses yeux, de la lutte socialiste elle-même — tout en admettant, interrogé sur la cohérence de cette position, que le poète chrétien non communiste Johannes Bobrowski, récemment décédé, était lui aussi publié à parts égales dans les deux Allemagnes, preuve que le critère décisif n'est pas l'appartenance politique de l'auteur.

Grass relève une similitude troublante entre les attaques est-allemandes contre Biermann, accusé de « critique anarchisante et décadente », et le vocabulaire employé par certains milieux ouest-allemands — jusque dans un discours du chancelier de Bonn devant le Parlement — pour qualifier des intellectuels d'« éléments décomposant [les valeurs] », rapprochant cette phraséologie de citations retrouvées dans un document sur le nazisme, tout en reconnaissant que l'hostilité aux intellectuels n'est pas une spécificité allemande. Il invoque la formule de Brecht — liberté complète pour toute la littérature et tout l'art sous le socialisme, à la seule exception du fascisme —, qu'il juge juste en principe mais non respectée dans les faits. Peter Weiss, se définissant lui-même comme social-démocrate face au communisme assumé de Biermann, souligne que si des écrivains d'opinions politiques opposées peuvent se tolérer personnellement, rien n'empêcherait en principe les États eux-mêmes de faire de même ; il juge « naïf » le projet est-allemand d'une littérature nationale séparée, d'autant que des pays du bloc socialiste comme la Tchécoslovaquie, la Pologne ou la Hongrie auraient déjà dépassé la RDA en matière de liberté culturelle. Grass ajoute que la campagne officielle est-allemande contre Biermann fausse la réalité en assimilant toute recherche formelle à une littérature « libertine » ou « décadente », alors que les écrivains humanistes occidentaux sont, selon lui, pleinement solidaires de Biermann.

La discussion aborde enfin l'accusation de « formalisme » utilisée en RDA contre certains poètes (par exemple ceux qui abandonnent la ponctuation), qu'Enzensberger relativise en rappelant qu'il y a dix ans Brecht lui-même était qualifié de « formaliste » — insulte qu'il dit avoir toujours comprise comme un compliment, désignant simplement un écrivain attentif à sa manière d'écrire. Les quatre intervenants concluent sur le constat amer qu'aucun de leurs propres livres — ni ceux de Grass, ni ceux de Weiss, ni ceux d'Enzensberger — n'est distribué en Allemagne de l'Est, et que les décisions de politique culturelle relèvent de personnes extérieures au monde littéraire lui-même. Enzensberger note avec une ironie désabusée que cette « discussion littéraire » a finalement très peu porté sur des questions de style ou de méthode, tant les écrivains des deux Allemagnes se trouvent contraints de consacrer l'essentiel de leur énergie à se défendre contre ces obstacles extra-littéraires.

Excerpts

“« Notre chancelier à Bonn a dit devant le Parlement des phrases généralisatrices sur les écrivains et les intellectuels qui étaient à très peu près identiques à certaines citations qu'on a trouvées il y a quelques jours dans un document sur Hitler [...] on ne dit plus qu'ils sont juifs, mais on les dit toujours "décomposants" [des valeurs], dans l'intérêt national — c'est inadmissible. »”

“« Je considère qu'une partie de cette lutte que nous, socialistes, devons mener en RDA pour la construction du socialisme consiste aussi à faire publier des poètes comme Biermann et d'autres, parce que ce sont des poètes socialistes qui méritent d'être publiés, qui sont extrêmement importants pour le développement du socialisme chez nous. »”

“« Ni les livres de Grass, ni les livres de Peter Weiss, ni mes livres à moi ne sont distribués en Allemagne orientale, et les gens qui décident sur ces questions, ce ne sont justement pas des révolutionnaires [...] ce sont des Béotiens, et ces Béotiens sont dans leur immense majorité du côté où les choses sont décidées, où la politique culturelle se fait. »”