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Berstein, Serge

historien, professeur à Sciences Po

Serge Berstein analyse les "Vœux présidentiels"

Artesquieu · Mar 27, 2023

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Core ideas

L'animateur présente les vœux présidentiels comme un genre « figé », répétitif, mais révélateur, sur le long terme, de l'évolution des sensibilités collectives, de l'image du pouvoir suprême, de la société et de l'idée que s'en font les dirigeants. Berstein les commente un par un, dans l'ordre chronologique, en rappelant d'abord que sous la IIIᵉ République ce n'est pas le chef de l'État, figure représentative « empaillée à l'Élysée », mais le président du Conseil qui adresse les vœux, d'où le discours de Léon Blum du 31 décembre 1936 : bien écrit, « intimiste », non tribunitien, qui vise à convaincre que le gouvernement fait face aux deux grands problèmes de l'époque (le risque de guerre lié à la guerre d'Espagne et aux États fascistes, et la crise dont il se félicite un peu vite de sortir), avec un respect pour l'auditoire.

Le message du maréchal Pétain (31 décembre 1940, enregistré dans un studio de l'hôtel du Parc, à Vichy) montre selon Berstein un chef à la fois chef de l'État et chef du gouvernement, qui invite les Français à se « serrer autour de lui » (vocabulaire de la dictature et de la « Révolution nationale », référence à l'« esprit nouveau » et à l'Europe nouvelle), insiste sur la pénurie et le travail acharné (appel aux paysans, aux ouvriers, aux mineurs), évoque la guerre et le blocus britannique mais ne parle jamais de l'occupant, reproche implicitement à l'« esprit de jouissance » du Front populaire la défaite, et dissimule dans un « non-dit » les exclus (les dirigeants de la IIIᵉ République, les Juifs frappés par le statut de 1940, les francs-maçons, les démocrates). Pour Vincent Auriol (31 décembre 1948), alors président de la République élu par les deux chambres, « au-dessus des partis », Berstein relève un discours d'arbitre, un appel au travail mais « dans un fraternel esprit de justice sociale », l'union nationale, les égoïsmes, la modernisation, la radio comme média (la télévision en étant à ses débuts), et déjà ce qui deviendra des « figures imposées ».

Avec la Vᵉ République, la télévision devient le décor naturel : de Gaulle (31 décembre 1967) offre une maîtrise de la forme (rythme ternaire, citation de Verlaine), un style « épique » qui replace le moindre événement dans la longue durée de l'histoire et un cadre planétaire, mais en décalage avec la société de croissance ; il voit la jeunesse comme un « levain », sans imaginer qu'elle se retournerait contre le pouvoir en 1968 ; il salue « la nation française du Canada » quelques mois après son « Vive le Québec libre », et fait de la France (« la Madone, la princesse ») un absolu dont dépend le bonheur des Français. Pompidou (1971) change de registre : plus littéraire et philosophique (hiver et fête, Verlaine, Cervantès), mais prétendant prouver la place de la France (« nous ne sommes pas les plus forts, mais nous comptons ») par des visites protocolaires aux résultats limités, sans parler de l'élargissement du Marché commun qui divise les gaullistes. Giscard d'Estaing (1975, avec son épouse ; 1977, « improvisés », au coin du feu) inverse l'ordre des priorités (d'abord les Français, ensuite la France), parle de « bonheur » et de « santé », invoque l'unité (la France comme « grande famille », le poème de Paul Fort) et la consolation que la France a connu pire (les tranchées, l'Occupation) : une familiarité que Berstein juge banale et qui « manque son but », car on attend du chef de l'État un discours de fond sur les orientations. François Mitterrand (31 décembre 1993, deuxième cohabitation) retrouve la solennité et la veine gaullienne, mais avec un contenu républicain (« indivisible, laïque, démocratique et sociale »), la France « écoutée » plutôt que simplement « puissante », la construction européenne (l'Europe des Douze, les deux drapeaux derrière lui à la télévision depuis 1984 et 1988) et une présentation du Premier ministre Balladur (« que j'ai choisi ») qui masque la défaite électorale. Les thèmes récurrents sont la stabilité politique, la prospérité, les avancées sociales, la grandeur de la France, l'appel à l'unité (qui, depuis l'élection au suffrage universel, vient après une division) et la figure du « tunnel » dont on sort.

Excerpts

“« Il est caractéristique que le vocabulaire qu'il emploie est celui de la reconnaissance de la dictature, puisqu'il invite les Français à se grouper autour de lui [...]. Ce qui est frappant, c'est qu'il n'y a aucune allusion à l'occupant. [...] Il y a un non-dit intéressant : ce n'est pas à eux que s'adressent les vœux, ni aux dirigeants de la Troisième République qui sont enfermés, ni aux Juifs pour lesquels on a prévu un statut spécial, ni à ceux qui, parce qu'ils adhèrent à la franc-maçonnerie, ne sont pas de vrais Français. »”

“« Il y a le style classique, et puis ce style particulier du général de Gaulle qui fait que le moindre événement prend dans sa bouche des allures d'épopée, et que rien n'est prosaïque : immédiatement on s'élève à des problèmes qui dépassent la médiocrité des éléments quotidiens. [...] Il a le désir de replacer dans la longue durée de l'histoire, depuis le 18 juin 40 au plus court, et généralement beaucoup plus loin, et dans un cadre planétaire. »”

“« Il y a une forme de familiarité qui manque son but, peut-être parce que ce n'est pas ce que l'on attend d'un président de la République. On attend du chef de l'État qu'il soit capable de parler, non pas dans le style mais dans le fond, autrement qu'un Français comme les autres. On attend de lui qu'il ait une vue planétaire, qu'il fixe, c'est ce que dit la Constitution, les grandes orientations. »”