Serres, Michel
▶ Watch on YouTubeCoverage note: full (une émission d'environ cinquante-quatre minutes ; transcription automatique par endroits déformée, surtout pendant les chansons et dans quelques échanges rapides ; les passages incertains sont omis)
Core ideas
Savoir, intelligence, bêtise, faiblesse. Serres commence par écarter le miroir posé devant lui (pas narcissique, dit-il, en se référant à une étymologie de « narcisse » liée à « narcotique »), puis joue sur le thème du « provisoire ». Il distingue l'opinion, toujours sûre d'elle, de la science, qui est d'autant moins sûre qu'on est spécialiste : « il n'y a rien de moins opiniâtre qu'un savant ». Il juge l'intelligence surestimée (surtout en France), préfère la créativité et la bonté, trouve la bêtise fascinante autant que dangereuse (racisme, xénophobie, guerre), et fait l'éloge de la faiblesse, « l'essentiel de l'humain », plus profonde et plus aimable que la force. Il soutient que l'exercice intellectuel fait rajeunir comme l'exercice physique : il y a de « très vieux jeunes gens » et de « très jeunes vieillards ».
Hiroshima, invention, culture. Interrogé sur le savoir comme arme contre la guerre, il répond que la science n'est pas innocente : sa génération a été « foudroyée » par Hiroshima en pleine formation scientifique, ce qui a ouvert une exigence de réflexion. Il définit son travail comme l'invention de concepts et de personnages plutôt que la copie. Fils de marinier et de paysan d'Agen (« je suis encore gascon »), il distingue deux sens de culture : l'académique (livres, concerts, expositions) et l'anthropologique (langue, techniques, manières de table, façons de tuer le cochon ou de ramasser les prunes), et affirme qu'il n'y a de bonne culture que si la première est enracinée dans la seconde ; il dit voyager « parmi les gens » plutôt que dans les hôtels de luxe, et se voit plus proche d'inventer « un art d'être grand-père » que d'une pédagogie pour ses petits-enfants.
Croire, mourir, la journée imaginaire. Sur la croyance (le premier verbe de son livre sur les anges), il dit qu'il y a dans « croire » du savoir et un « pathétique » qui engage toute l'existence, et que la foi est un enjeu de longue durée dont on n'a que des réponses « lourdement provisoires » (le provisoire comme « voir en avant »). Il répond avec humour (et sans vraie réponse) aux questions « d'où venez-vous ? » et « où allez-vous après la mort ? », estimant que la philosophie ne donne pas forcément de réponses. Dans la journée imaginaire proposée par l'animateur, il choisirait François d'Assise le matin (pour la misère humaine et la beauté du monde), Christophe Colomb au déjeuner (celui qui part sans savoir où il va), François Couperin l'après-midi (il envie les musiciens) et refuserait de nommer son invité du soir ; il passerait la fin de la journée seul, la solitude étant à ses yeux une condition du travail.
Musique française, langue et pluralité. Après un extrait de Mozart, il oppose, avec prudence (« vous allez penser que je suis impertinent »), la « légèreté » de Couperin, Rameau ou Ravel à une « lourdeur irrémédiable » qui, selon lui, s'accentue de Mozart à Beethoven, Mahler et Wagner. Il souhaite aux Français de voyager pour constater qu'il fait encore bon vivre en France, regrette que savants, journalistes, publicitaires et banquiers ne parlent plus français (il y voit un effet comparable à la collaboration et dit que « la langue est un trésor »), et plaide pour la pluralité des cultures, des langues et des savoirs, comparant le danger d'une langue unique à celui d'une espèce animale seule survivante.
« La Légende des anges ». Il présente l'ange comme une figure du message : le monde contemporain est une « messagerie » (radio, courrier, avion, pilotes de ligne), et l'ange, traditionnellement un messager (Hermès, les chérubins des Babyloniens repris par les juifs), permet de comprendre ce monde ; les anges n'ont pas de sexe, car un intermédiaire qui séduit n'a pas rempli son rôle. Le mot « légende » est pris au sens de la légende d'une carte (guide de lecture), le livre étant illustré de cartes, d'aéroports et de vents. L'ange gardien est pour lui une figure de l'inspirateur (« quand ça marche, je suis inspiré »). Il refuse de parler de sa personne (« l'auteur n'a pas d'intérêt ») et conclut qu'il n'a « jamais écrit deux livres » : il écrit, et cela finit par faire des livres.
Excerpts
“« L'opinion a des réponses sur des choses qu'elle ne sait pas, tandis que la science n'a pas de réponse sur les choses qu'elle sait. »”
“« La langue est un trésor ; ce n'est pas seulement un moyen de communication. »”
“« J'ai écrit, je suis en train d'écrire, et j'écrirai sans doute jusqu'à mon dernier souffle. »”