Éveno, Claude
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Claude Éveno retrace d'abord son parcours multiple — cinéma documentaire, enseignement de l'histoire des jardins et du paysage à l'École nationale supérieure de la nature et du paysage de Blois, journalisme d'architecture, direction des études à l'ENSCI, et conseil de programme à France Culture dans les années 1990 (notamment pour la fiction radiophonique, après avoir œuvré sur des émissions de documentaire comme « Le Bon Plaisir » ou « Les Entretiens à voix nue »). Il explique son rapport économe à l'écriture de livres : il n'éprouve pas le besoin d'une grande production, mais attend d'être « envahi » par quelque chose à dire — une logique qui explique pourquoi son unique roman, Sur la lande (Gallimard, 2005), n'a jamais eu de suite : le roman exige une structure et une anticipation narrative qui le rebutent, alors qu'il préfère « l'exercice d'une pensée » analogique et libre, qu'il rattache à sa formation surréaliste de jeunesse et à la thèse du philosophe Paul Feyerabend (Contre la méthode) selon laquelle la pensée scientifique elle-même, chez un Einstein, procéderait par un geste presque surréaliste.
Le cœur de l'entretien porte sur son nouveau livre, Un monde avant, décrit comme un « voyage intérieur dans la peinture » né de sa pratique, depuis une dizaine d'années, de collectionner des images de tableaux sur Internet plutôt que dans les musées — une activité qui a succédé, après sa découverte tardive de l'ordinateur en 2002, à son ancienne habitude de collectionner des cartes postales de peinture dans des boîtes à chaussures. Il explique avoir ainsi réuni environ 80 000 images de peinture en cherchant systématiquement par nom d'artiste, guidé non par une thématique préétablie mais par ce qui l'« interloquait » intuitivement. Il prend soin de distinguer sa démarche du « musée imaginaire » de Malraux, dont il critique l'ambition mégalomaniaque de définir une vérité définitive de l'art, ainsi que la différence fondamentale entre l'expérience d'une œuvre physique et celle d'une reproduction numérique, cette dernière ne donnant accès qu'à la « dimension iconographique » de l'image. Le livre, structuré en quatre parties (religion, histoire, nature, le peuple) reprenant la notion de « communauté d'images » de Jean-Christophe Bailly, cherche à examiner comment recomposer aujourd'hui un patrimoine iconographique partagé — jadis transmis par l'école (les manuels Lagarde et Michard, Malet-Isaac) — face à la profusion sans limite des images en ligne. Sur le plan matériel, le livre est accompagné d'un flash code renvoyant à un site répertoriant les quelque 600 peintures citées, dans l'ordre du texte, faute de pouvoir les inclure toutes dans l'ouvrage imprimé ; il y intègre aussi quelques affiches et photogrammes de cinéma, reflet de sa cinéphilie de jeunesse, allant jusqu'à imaginer un film-essai inspiré du livre, dans l'esprit de Chris Marker.
Il détaille ensuite chacune des quatre parties. La section « religion » s'ouvre sur la fresque de Giotto représentant saint François prêchant aux oiseaux à Assise, qu'il présente comme le pivot fondateur de la peinture occidentale, et qu'il relie à sa propre enfance dans une famille bretonne catholique pratiquante : sa révolte religieuse à quinze ans s'est accompagnée d'un regard adolescent presque érotique porté sur les images pieuses (saintes, Vierges), qu'il rapproche de la fascination décrite par Alain Buisine pour les cuisses potelées de la Vierge chez Tiepolo, y voyant la preuve que les peintres religieux disposaient d'une liberté d'esprit qui laissait affleurer la dimension la plus charnelle de la vie. La section « histoire » s'ouvre sur La Liberté guidant le peuple de Delacroix, omniprésente dans les manuels scolaires de son enfance et matrice, selon lui, de son goût précoce pour la révolte politique — un enthousiasme suivi d'un profond désenchantement historique qu'il attribue à la génération née dans les années 1940, ayant cru à la Révolution puis à Mai 68 avant de voir la social-démocratie des années 1980 se convertir au libéralisme et transformer la culture en industrie culturelle ; il salue au passage la capacité de Titien à faire affleurer, dans ses portraits de puissants, l'intériorité psychologique de ses modèles. La section « nature », qu'il refuse de présenter comme une « valeur refuge » mais plutôt comme un « autre monde » toujours présent en lui du fait de ses origines rurales bretonnes, s'attache à des images de jardins en ruine ou en déclin (les jardins de la Villa Médicis chez Vélasquez avant restauration, les jardins classiques déjà dépassés chez Watteau après la mort de Louis XIV), et culmine dans le récit d'une expédition adolescente clandestine au Désert de Retz, célèbre folie paysagère du XVIIIe siècle que les surréalistes avaient visitée avant lui.
La dernière section, « le peuple », part d'une interrogation née en observant a posteriori l'enthousiasme populaire de la Bastille en 1981 : qu'est-ce qu'appartenir à un peuple ? Éveno choisit de répondre à cette question à travers les autoportraits plutôt que les portraits, s'inspirant de la formule d'Anacharsis Cloots (« ma patrie, c'est le genre humain ») pour explorer comment les peintres, en se représentant eux-mêmes dans leur singularité, pourraient donner accès à une forme de généralité humaine. Le livre s'ouvre sur l'autoportrait de Lucas Cranach, qui le bouleverse par sa mélancolie douce et silencieuse — ironie pour un peintre par ailleurs célèbre pour ses tableaux allégoriques de la Mélancolie —, le conduisant à évoquer un possible « peuple des mélancoliques ». L'entretien se referme sur son rapport intime à la voix radiophonique, née de sa passion cinéphile pour des films portés par une voix hors champ (La Splendeur des Amberson d'Orson Welles, La Jetée de Chris Marker) et de sa première venue à France Culture dans les années 1980, où il découvre la liberté du studio et se lie à un pionnier de la radio (qu'il nomme Alain Trutat) qui l'introduira durablement dans ce médium.
Excerpts
“« Je pense que c'est l'ambition et la mégalomanie qui ne sont pas de la même taille [...] moi je n'ai pas la prétention de fabriquer un musée planétaire, alors que Malraux, lui, avait la prétention de dire la vérité de l'art, une vérité définitive, comme s'il en avait été capable de la deviner. »”
“« J'ai été abreuvé de bondieuseries [...] ce que j'ai vécu à l'adolescence, c'est aussi de regarder les images pieuses, les saintes, les vierges, comme des femmes tout simplement — j'ai maté les saintes, moi, voilà, Marie-Madeleine, la Sainte Vierge, toutes matées. »”
“« Les gens qui sont nés dans les années 40 comme moi, qui ont cru à la Révolution pendant toutes les années 60, qui ont pensé qu'en Mai 68 le monde était en train de s'éclairer d'une lumière inouïe [...] et puis qui ont vu dans les années 80 la social-démocratie amener le libéralisme, transformer la culture en industrie culturelle, et fabriquer peu à peu une société parmi les plus convenues qui ait jamais existé. »”