Baudrillard, Jean
▶ Watch on YouTubeCoverage note: full (un entretien d'environ quarante minutes ; transcription automatique par endroits déformée, surtout les noms propres ; les passages incertains sont omis ou hédgés)
Core ideas
La « réalité intégrale ». Baudrillard définit la réalité intégrale comme une hypothèse spéculative qui succède à celle de la simulation : le stade ultime de la simulation serait une « intégralité du réel » où le principe de réalité (celui qui permettait l'histoire, les conflits, les contradictions) a disparu et où la réalité, « orpheline de son principe », prolifère sans finalité. Elle correspond à un monde des réseaux et du numérique qui va « techniquement, opérationnellement » au bout de ses possibilités : tout y est calculable, manipulable, disponible, et la réalisation des désirs (une concrétisation, un peu « catastrophique », des rêves de 68) se fait directement, sans même passer par le stade du possible. Il parle d'une « collusion des extrêmes » qui expurge toute négativité et ne laisse plus de transcendance.
Un désir de disparaître et la haine de la mort. L'interlocuteur voit derrière cette expansion illimitée un fantasme d'immortalité (corps-machine, enfant « à la carte », eugénisme individuel au nom des droits de l'homme, clonage comme exécution de la mort). Baudrillard acquiesce et ajoute que ce serait aussi un désir de disparaître : une fin qui n'est pas une finalité, pas même une apocalypse (encore trop romantique), mais un « passage à l'acte » gigantesque, une reproduction à l'identique qui conjure la mort et la sexualité. Il précise qu'il ne s'agit plus d'une domination ni d'une volonté identifiable (ni capital, ni lutte de classes, ni État totalitaire) mais d'une hégémonie totale sans pôle adverse ; l'individu y est un sous-produit, un atome connecté au réseau, qui ne peut plus former de volonté collective et qui n'est même plus aliéné.
Nostalgie, valeurs dissoutes, pensée critique. L'interlocuteur lui reproche de refuser la nostalgie, qu'il juge être une réaction légitime à la mélancolie ambiante, et cite Ratzinger : plus une religion se confond avec le monde, plus elle devient « superflu », et le relativisme est lui-même un dogmatisme (il évoque aussi la « haine de soi » européenne). Baudrillard reconnaît la force de la formule et l'étend à l'art, mais doute qu'on puisse ressusciter des valeurs (liberté, aliénation, représentation) sans ressusciter le stade antérieur du capital ; il juge que le système a déjà « sacrifié » la valeur, la représentation politique et la réalité. Plutôt qu'un retour, il propose de pousser le mouvement à son terme pour voir ce qu'il y a au-delà de la valeur, tout en admettant que la pensée critique voit elle aussi sa propre fin.
Singularités, terrorisme et antagonisme mondial. Sur le 11 septembre, Baudrillard maintient qu'il ne fait pas l'éloge du terrorisme : il en parle comme d'une métaphore de tout ce qui est « irréductible » à l'hégémonie et à l'échange généralisé, une énergie réfractaire qui n'est pas négociable, et il décrit un « antagonisme mondial insoluble ». Il soutient que ces terroristes mettent en jeu leur propre mort alors que l'Occident l'a dissoute, et que l'Occident lance un « potlatch » à l'envers en défiant le monde de se dépouiller de ses symboles ; il ajoute que la vraie terreur est interne à la puissance mondiale, qui « se terrorise elle-même ». L'interlocuteur objecte que ces mouvements haïssent aussi ce que l'Occident garde d'agréable (la liberté des femmes, les terrasses de café), et qu'il y aurait donc encore quelque chose à défendre.
Le « non » au référendum et la majorité silencieuse. Baudrillard lit le non au référendum européen comme une réaction viscérale, non motivée politiquement, à un « ultimatum » de positivité : le oui serait l'adhésion obligatoire à la réalité intégrale. Son interlocuteur dit avoir voté non pour des raisons proches (l'Europe n'est plus un projet mais un « processus » où il faut monter dans le train), mais s'inquiète de voir le non se confondre avec des slogans comme « Touche pas à mon jour férié » (transcrit approximativement), en écho à « Touche pas à mon pote » : il y voit la posture de l'« ayant droit perpétuel », complice du système (en renvoyant à Patočka). Baudrillard répond qu'il y voit un acte affirmatif, un « défi » qui sauve la relation duelle contre la puissance dominante, plus important que toute perspective de progrès social ou économique. L'entretien se clôt sur la photographie : en renvoyant à Roland Barthes (La Chambre claire), les deux interlocuteurs voient dans l'image, « magique » pour Baudrillard, un objet pur et un sujet en voie de disparition, et la seule image silencieuse, qui échappe au « tumulte » de la réalité intégrale.
Excerpts
“« La réalité devient orpheline de son principe. »”
“« Aujourd'hui l'Occident se terrorise lui-même. »”
“« Plus une religion se confond avec le monde, plus elle devient superflu. »”