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Nabe, Marc-Édouard & Ramadan, Tariq

Nabe, Marc-Édouard: écrivain, peintre, musicien

Ramadan, Tariq: islamologue, essayiste

Débat entre Marc-Edouard Nabe et Tariq Ramadan "Des révoltes des quartiers au réveil arabe"

Artesquieu · Mar 11, 2025

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Core ideas

Le débat s'ouvre sur la question du parallèle entre les émeutes des quartiers populaires français (notamment celles de 2005, déclenchées par la mort de deux adolescents électrocutés en fuyant la police) et les soulèvements arabes de 2010-2011. Nabe défend une lecture insurrectionnelle et regrette que les émeutes françaises de 2005 n'aient jamais débouché sur une révolution politique, accusant les figures médiatiques « beurs » d'avoir détourné cette colère vers le seul vote électoral ; le jeune représentant du CMF établit un parallèle entre les révoltes de banlieue et le printemps arabe autour d'une même exigence de dignité et de justice, citant la mort de Wissam El-Yamni et le classement judiciaire de son dossier comme preuve que les causes structurelles de 2005 (discriminations, violences policières) demeurent intactes. Ramadan, tout en saluant le pouvoir des peuples arabes à faire tomber leurs dirigeants, met en garde contre l'usage précipité des mots « révolution » ou « soulèvement », rappelant qu'un changement de stratégie américaine et européenne dans la région a précédé et accompagné ces mouvements, et propose de distinguer la Tunisie (processus le plus abouti, coalition entre islamistes et laïcs) de l'Égypte (maintien du pouvoir militaire) et de la Libye (mainmise occidentale sur le pétrole). Nabe qualifie pour sa part ces mouvements de « décapitations » plutôt que de révolutions, la chute des chefs d'État n'ayant pas, contrairement à la Révolution française, été suivie d'une refonte du pouvoir.

Une large partie du débat porte sur la Syrie. Les trois intervenants s'accordent à rejeter le narratif présentant Bachar al-Assad comme un « résistant » à Israël : Nabe et Ramadan rappellent que la Syrie n'a jamais réagi militairement à l'attaque israélienne de son site nucléaire en 2007, que l'armée syrienne a réprimé les Palestiniens souhaitant reprendre le Golan depuis 1973, et que le régime a participé aux côtés des Américains à la guerre du Golfe en 1990 — concluant que le régime syrien constitue un « ennemi utile » d'Israël, diabolisé en paroles mais jamais combattu dans les faits. Ramadan insiste sur la nécessité de ne pas céder à une lecture confessionnelle (sunnite contre chiite) du conflit syrien, y voyant un piège savamment entretenu par les monarchies du Golfe comme par certains courants occidentaux ; Nabe rappelle la répression de Hama en 1982 (30 000 morts selon lui) comme preuve de la nature intrinsèquement répressive de la dynastie Assad, tout en appelant à la prudence sur les chiffres de victimes avancés pour la répression de 2011-2012. Un intervenant présenté comme un militant syrien de la diaspora clôt cette partie en appelant à soutenir le peuple syrien sans naïveté sur les motivations extérieures, revendiquant une aide contrôlée et transparente plutôt qu'un silence par crainte de récupération impérialiste.

Le débat aborde ensuite la Libye, où Nabe dénonce la manipulation médiatique autour du « bain de sang de Benghazi » qu'il juge largement fabriqué, critique le rôle de Bernard-Henri Lévy (qu'il qualifie d'« agent intellectuel » pro-israélien) dans le déclenchement de l'intervention occidentale, tout en reconnaissant le caractère ambigu de Kadhafi, à la fois panafricain ayant résisté à l'Occident et dictateur ayant réprimé son peuple. Sur l'Iran, Ramadan et Nabe s'accordent à considérer la menace nucléaire iranienne comme un « formidable dérivatif » permettant à Israël de détourner l'attention de la question palestinienne, et à juger que l'armement iranien viserait avant tout à dissuader une agression des puissances arabes sunnites (souvenir de la guerre Iran-Irak) plutôt qu'Israël ; ils divergent en revanche sur le statut de l'Iran comme « fer de lance » de l'antisionisme régional, Ramadan reconnaissant à l'Iran et au Hezbollah un capital de sympathie populaire forgé par la victoire de 2006 au Liban, quand Nabe insiste sur le fait que la résistance historique à Israël a été majoritairement portée par des acteurs sunnites (Nasser, l'OLP, y compris des figures qu'il défend comme Ben Laden). Ramadan salue par ailleurs le rôle nouveau de la Turquie d'Erdoğan et de la Chine comme puissances davantage disposées à légitimer le Hamas sur la scène internationale, citant Nelson Mandela comme précédent de reconnaissance d'un mouvement qualifié de terroriste par l'Occident.

Un désaccord frontal oppose Ramadan et Nabe sur la nature de Ben Laden : Ramadan, s'appuyant sur des recherches personnelles anciennes (dès 1995), défend la thèse d'un lien entre Ben Laden et les services américains pendant la guerre d'Afghanistan, quand Nabe rejette catégoriquement cette lecture comme relevant du complotisme, affirmant n'avoir jamais trouvé de preuve d'un contact direct entre la CIA et Ben Laden et présentant ce dernier comme un révolutionnaire authentique retourné contre ses anciens soutiens supposés. Interrogé par le public sur l'interdiction de la salle municipale initialement prévue pour l'événement, le débat aborde brièvement la question de la liberté d'expression contestée en France, ainsi que celle de l'abstention électorale, que Ramadan défend comme un acte politique légitime distinct de l'ignorance civique, appelant à ne pas réduire l'engagement citoyen au seul vote présidentiel quinquennal. Le débat se referme sur la question de l'absence de soulèvement en Algérie, que Ramadan attribue à un traumatisme national encore récent (guerre civile des années 1990) et à la récupération précoce du mouvement par le RCD, ainsi que sur un appel final à dépasser les nationalismes contigus (tunisien, algérien, égyptien, sunnite, chiite) au profit d'une conscience régionale et transnationale des enjeux du monde arabo-musulman.

Excerpts

“« Ce qu'il y a de commun dans tous ces mouvements, c'est qu'ils ont décapité le chef [...] c'est tout à fait le contraire de ce qui s'est passé pendant la Révolution française, où les révolutionnaires ont d'abord pris la Bastille en 89 et ils ont coupé la tête de Louis XVI trois ans et demi après — là c'est comment faire une révolution après avoir décapité le pouvoir. » (Nabe)”

“« Ennemi utile, c'est l'ennemi qui diabolise par exemple Israël, mais qui ne va rien faire concrètement dans sa politique active [...] il n'y avait pas de politique effective qui contrecarrait ce qu'était la politique israélienne — il aide Israël à maintenir la thèse victimaire, "nous sommes les victimes, donc nous réagissons à la répression", mais dans les faits il n'y a rien qui l'attaque véritablement. » (Ramadan)”

“« Ça me rend dingue d'entendre encore des complotistes à la noix affirmer que Ben Laden était un agent de la CIA [...] il n'y a jamais eu aucun contact entre Ben Laden et la CIA, jamais » (Nabe) — « Contrairement à ce que tu penses, sur le plan des faits, il est en contact avec les Américains, il est poussé par les Américains [...] j'écrivais ça en 1995. » (Ramadan)”