Onfray, Michel
▶ Watch on YouTubeCoverage note: full (entretien d'environ 45 minutes ; sous-titres YouTube automatiques sans ponctuation, avec des erreurs de reconnaissance et des passages confus ; les noms ou formules douteux sont omis ou hédgés)
Core ideas
Un journal « en archipel ». Le Désir d'être un volcan est le premier d'une série de livres « en marge » des autres, qui portent sur des sujets précis (Georges Palante, les cyniques, la gastronomie) : cinquante-trois chapitres sur des sujets différents, composés comme un archipel d'îles qu'on peut visiter les unes après les autres, les unes sans les autres ou les unes malgré les autres. Il refuse l'étiquette de recueil d'articles (les recueils, dit-il, sont posthumes) : il s'agit d'un journal qui montre en quoi la vie quotidienne est un terrain pour la philosophie, sans narcissisme de date ni de météo. Il s'inspire de l'art maniériste et de Montaigne (la « fricassée » des Essais : longueurs, digressions, cohérence par un tempérament) et, avec Nietzsche, voit la philosophie comme « confession d'un corps » : plutôt que de faire croire que les idées tombent du ciel, il montre qu'elles procèdent d'une autobiographie, une auto-analyse « plus nietzschéenne que freudienne ».
Le corps réel et le plaisir contre le social. Sa question constante est « que peut le corps ? » et à quoi ressemblerait une philosophie hédoniste aujourd'hui : il s'intéresse au corps réel (qui mange, boit, vieillit, souffre), contre le corps idéal platonicien, citant Deleuze et Guattari. Toute société, dit-il, est tendue vers la haine du corps, du désir et du plaisir, car le social se nourrit de l'énergie singulière : c'est l'antinomie de Palante entre l'individu et la société ; il faut que quelques individualités rebelles et « solaires » résistent, en se construisant une existence où prime le principe de plaisir sur le principe de réalité, le caprice sur l'obéissance, en libérant du temps pour soi. Il récuse l'hédonisme comme secte ou école : une invitation à voler de ses propres ailes, et il espère que ses lecteurs, libres, iront voir ailleurs (« la lecture est une amitié », fondée sur les affinités électives).
Plaisir et misère : le trois-étoiles et le coiffeur. L'hédonisme n'est pas lié au luxe : le meilleur souvenir gastronomique d'Onfray est une fraise dans le jardin de son père et non un trois-étoiles Michelin, dont la convivialité insupportable peut tout gâcher ; mais certaines situations de misère coupent l'appétit. Il raconte l'histoire de son coiffeur, ancien déporté, qui lui a révélé l'existence des camps et lui a confié que dans un camp, un matin froid, voyant un écureuil dans une lumière extraordinaire, il avait connu « le bonheur ». L'hédonisme suppose pour lui un certain rapport au monde, accessible au riche comme au pauvre.
Éthique esthétique, Mozart et Auschwitz. Il cite Nietzsche (l'existence ne se justifie que comme phénomène esthétique) et défend la morale esthétique de La Sculpture de soi : considérer sa vie comme une pierre à sculpter ; l'esthétique est pour lui la seule base d'une éthique, hors de la science, de l'économie, de la politique et de la religion. À l'objection de Steiner (Mozart le matin, Auschwitz l'après-midi), il répond par la schizophrénie possible de tout être (le nazi mélomane, le philosophe kantien) et par une distinction entre libertinage « nocturne » (Sade, Lautréamont : jouir sans réciprocité) et libertinage « solaire », fondé sur la maxime de Chamfort « jouir et faire jouir sans faire de mal ni à toi ni à personne » et sur la réciprocité : un nazi ne peut prétendre que le juif jouit de sa destruction. L'hédonisme exige aussi une philosophie tragique (parce que nous allons souffrir, vieillir, mourir, le temps nous est compté) ; il refuse l'association d'Éros et de Thanatos (Bataille) comme « leur affaire ».
Cyniques, Diogène et refus des pouvoirs. Son premier livre sur les cyniques veut explorer une morale préchrétienne pour préparer une morale post-chrétienne. Il oppose l'hédonisme et le cynisme « vulgaires » (consommation, argent, avoir, ou cynisme sans foi ni loi) à l'hédonisme et au cynisme philosophiques (l'école de Diogène, de Sinope, des cyrénaïques, d'Épicure : satisfaire les désirs naturels et nécessaires). Il oppose la philosophie qui va dans le sens du pouvoir (les philosophes conseillers des ministres, qui vont à Matignon et à l'Élysée) à celle qui est radicalement fâchée avec les pouvoirs : l'anecdote d'Alexandre et de Diogène s'inverse, c'est le philosophe qui vient voir Alexandre. Il refuse d'aller au ministère de la Culture et dit non aux valeurs bourgeoises dominantes ; il assume seulement le pouvoir du livre, qu'on est libre de ne pas lire.
Admirations : Baudelaire, Foucault ; refus du roman et de la critique. Il donnerait toute la Phénoménologie de l'esprit pour quatre pages de Baudelaire sur le dandy : de brillants monuments philosophiques s'achèvent en exercices de style, alors que Baudelaire permet d'infléchir une existence (Kierkegaard, le château inhabitable et la chaumière habitable). Foucault est pour lui un « Baudelaire fin de siècle », un Zarathoustra incarné, dont la radicalité manque aujourd'hui ; il défend qu'on puisse rouler en Jaguar, être au Collège de France et rester honorable, l'œuvre importe. Il est sévère envers le roman contemporain (« nombriliste ») et salue Rabelais, Céline, Joyce, François Bon. Sur la politique, il se dit libertaire : Mai 68 n'a pas été « achevé », il y a eu destruction des vieilles autorités sans valeurs de substitution (nihilisme généralisé) ; il soutient les revendications sociales de décembre 1995 comme perspective hédoniste (partir plus tôt à la retraite, mieux consommer), mais n'y voit pas un projet de société, et critique le Parti communiste et le Parti socialiste.
Éloge de la gentillesse et critique des critiques. L'entretien finit sur la gentillesse, vertu a priori nécessaire à toute relation hédoniste (jouir et faire jouir) mais qu'on peut cesser quand l'autre ne la partage pas ; il est dur avec les critiques (« chiens de garde », copinage, renvois d'ascenseur, dîners mondains), dit n'avoir jamais écrit pour eux et préfère rester là où il est.
Excerpts
“« je sais que le retour n'est possible que sur le terrain des affinités électives je crois que la lecture est une amitié et qu'elle est l'occasion dans une proposition d'écriture l'occasion d'aller au devant d'eux des gens qui nous font l'amitié de nous lire »”
“« jouir et faire jouir sans faire de mal ni à toi ni à personne bon voilà je crois le fondement de toute morale [...] le libertinage solaire suppose la prise en considération d'autrui c'est à dire qu'elle est fondée sur le principe de réciprocité »”
“« cette sensation d'être encore là existant avec une lumière extraordinaire et cette vie qu'on avait sous les yeux [...] il me dit ce jour là j'ai connu le bonheur j'ai connu le plaisir »”