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Jost, François

professeur émérite à la Sorbonne Nouvelle, spécialiste du cinéma et des médias, directeur de la revue Télévision

François Jost - Entretien : Le mème, comment fonctionne ce nouveau langage ?

Artesquieu · Mar 30, 2023 · partial coverage

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Coverage note: full (l'émission se termine par une chronique de Frédéric Worms sur la transformation des corps, résumée en une phrase)

Core ideas

Jost explique s'être intéressé au mème parce qu'il aime les objets peu légitimes et qu'il a été « touché par ce virus » : il voyait sans comprendre l'image de John Travolta (venue de Pulp Fiction) dans mille décors, avant de saisir qu'il s'agissait d'une référence qui circule sans dire ce qu'elle est. Il rappelle l'origine du mot chez Richard Dawkins (Le Gène égoïste, 1976) : une unité d'imitation culturelle qui se propage de cerveau en cerveau, par analogie avec le gène (le mot venant de mimesis, en rimant avec « crème »). Sa définition propre : un mème est une image ou une séquence d'images, fixe ou animée, résultant de la création ou de la transformation d'une image antérieure, mise en circulation sur Internet ; toute image virale n'est pas un mème (la danse de « Gangnam Style » est virale, mais devient un mème quand on la transpose dans une écurie ou chez Trump), et les hashtags n'en sont pas. Il insiste sur la transformation plus que sur l'imitation, citant l'exemple de « Charlie bit my finger » décliné avec des « gaillards » mordant le doigt l'un de l'autre, et distingue les mèmes « interactionnels » (réactions entre internautes, commentaires de streamers) de ceux qui circulent comme des œuvres.

Le mème est à la fois démocratique (anonyme, circulant partout, offrant un commentaire parallèle à celui des experts) et élitiste (il faut posséder la référence, ce qui crée des communautés de gens « qui se reconnaissent sans se connaître »), avec des sites qui comptent (un site de référence sur l'origine des mèmes, des agrégateurs, TikTok, YouTube et Twitter n'ayant pas les mêmes mèmes). La viralité est pour lui facultative : on peut faire des mèmes sans succès. Il analyse le mème avec la « fonction poétique » du langage de Jakobson : certains mèmes ne servent qu'à communiquer, d'autres, comme la blague « qu'est-ce qui est jaune et qui attend ? » (la vidéo du jeune Jonathan, 2017), mettent l'accent sur la fabrication, ce qui ramène la poésie à son sens étymologique de « poiein ». Il décrit une loi d'évolution des mèmes : d'abord copies, puis transformations plastiques (dessin remplacé par photo, astronaute par souris), puis jeux d'idées, enfin appropriations « méta » et négations (le mème de l'astronaute qui regarde la Terre en Ohio, puis dans la caverne de Platon : « mais tout ça, ce sont des images ? » — « oui, ça a toujours été comme ça »).

Jost veut montrer une continuité avec ce qui existait avant Internet : le palimpseste de Genette, l'art de la fugue (Bach), les Exercices de style de Queneau, le pastiche (qui imite un style, chez Proust) et la parodie (qui transforme un texte), le détournement situationniste (René Viénet, La dialectique peut-elle casser des briques ?, 1973, où un film de kung-fu est sous-titré avec des phrases marxistes et des attaques contre les structuralistes) ; le mème de Hitler dans La Chute sous-titré de façon absurde en est un héritier direct. Il rappelle qu'il y a des mèmes sérieux (islamistes sur Instagram), que beaucoup sont éphémères mais que d'autres forment une « bibliothèque des mèmes » (le mème « La Terre est plate » repris avec l'Ohio, quatre ans plus tard), qu'ils soulèvent la question de l'auteur (un mème réussit quand il est « volé » : « Return to Monkey » n'a rapporté aucun droit à son créateur, mais les NFT et les ventes aux enchères, par exemple d'un mème vendu environ 38 000 euros, vont « financiariser » la revendication d'auteur), et qu'ils sont devenus des armes politiques organisées (la vague de mèmes sur Éric Zemmour et le « vert » écologiste / islam ; mèmes de campagne de Trump à moitié professionnalisés, groupes qui construisent des mèmes pour « descendre » un candidat pendant la présidentielle de 2022). À propos de la vidéo du « jeune entrepreneur » attribuée à Jean-Pierre Fouquin (mai 2021), il montre qu'un mème est « à tout le monde et à personne » : on identifie le personnage sans connaître son intention.

Excerpts

“« Un mème, c'est une image ou une séquence d'images, fixe ou animée, qui résulte de la création ou de la transformation d'une image ou d'une suite d'images antérieures, mise en circulation sur Internet. [...] Toute image circulant sur Internet n'est pas un mème. [...] Il faut vraiment que ce soit une image qui ait été transformée et qu'on ait presque sous les yeux à la fois l'image originelle et sa variation. »”

“« Je m'intéresse à tout ce qui est variation, c'est mon maître. [...] J'aime l'art de la fugue de Bach, les Exercices de style de Queneau : des formes variées de façon indéfinie où l'on reconnaît quelque chose, mais où l'auditeur ou le spectateur doit faire de plus en plus d'efforts pour trouver, sous un texte, sous une portée, quelque chose d'autre. »”

“« Le paradoxe du mème, c'est que quand on fait un mème, on espère qu'il soit le plus possible volé : que tout le monde se l'approprie pour qu'il circule. Le contraire de l'œuvre d'art telle qu'on la conçoit actuellement, avec une figure artistique qui est créatrice. Le succès d'un mème, c'est d'être volé. »”