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Corcuff, Philippe

philosophe et sociologue, enseignant à Sciences Po Lyon, coauteur de Les Tontons flingueurs de la gauche

[Affaires sensibles] "L'étrange destin de Michel Onfray", avec Philippe Corcuff

Artesquieu · Dec 10, 2024

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Core ideas

Le documentaire retrace d'abord la trajectoire biographique de Michel Onfray : né dans un milieu modeste en Normandie, fils d'un ouvrier agricole et d'une femme de ménage, il connaît une enfance qu'il décrit lui-même comme coupée entre un versant lumineux (la nature, les leçons de vie de son père) et un versant sombre (une mère violente, un placement traumatisant à dix ans dans un orphelinat catholique dirigé par des prêtres qu'il juge brutaux). C'est dans ce contexte qu'il découvre à l'adolescence Marx, Freud et Nietzsche, et développe le tempérament « anarchiste et libertaire » qu'il revendiquera toute sa carrière. Après un succès inattendu avec son premier essai, Le Ventre des philosophes (1989), puis une série d'ouvrages plus légers sur la gastronomie qui l'installent comme « philosophe bon vivant », il opère un tournant plus politique avec Politique du rebelle (1997), soutient la LCR d'Olivier Besancenot en 2002, puis crée la même année l'Université populaire de Caen — présentée après coup comme une réponse au second tour de Jean-Marie Le Pen, bien que le documentaire souligne que la motivation initiale relevait surtout d'un désir d'échapper au cadre de l'Éducation nationale.

Le récit détaille ensuite la fabrique du succès médiatique et éditorial d'Onfray — plus de 150 livres publiés, le Traité d'athéologie (2005, environ 400 000 exemplaires) qui dresse un réquisitoire sans nuance contre les trois monothéismes, puis Le Crépuscule d'une idole (2010) qui attaque frontalement Freud et suscite une critique cinglante de l'historienne Élisabeth Roudinesco (« un livre truffé d'erreurs, traversé de rumeurs sans source ») ainsi que d'autres universitaires (Guillaume Mazeau sur son livre consacré à Charlotte Corday, Jean-Michel Guérin sur son essai sur Camus). Le documentaire relève une dégradation progressive de ses relations avec le monde universitaire et avec la gauche : dénonciation d'une « mafia qui se réclame de la gauche », expulsion d'un contradicteur d'un débat public en 2013, petites phrases polémiques après les attentats de 2015 (sur la distinction entre musulman pacifique et terroriste), déclaration en 2015 préférant « une analyse juste d'Alain de Benoist à une analyse injuste » de Bernard-Henri Lévy ou Jacques Attali — provoquant une réaction du Premier ministre Manuel Valls. Deux épreuves personnelles sont mentionnées comme jalons de cette période : le décès de sa compagne Marie-Claude Roussel en 2013 et un AVC en 2018 aux séquelles irréversibles.

Le point culminant de cette trajectoire, selon le documentaire, est la création en 2020 de la revue souverainiste Front populaire, présentée par Onfray comme rassemblant « ceux de droite et de gauche », mais dont les premiers numéros publient notamment Alain de Benoist, Robert Ménard et Philippe Vardon (proche du Rassemblement national), saluée publiquement par Marine Le Pen ; en 2021, Onfray y défend explicitement la théorie du « grand remplacement » portée par Renaud Camus. Philippe Corcuff, qui connaît personnellement Onfray depuis leur collaboration au sein du réseau des universités populaires à partir de 2005, propose deux clés de lecture de cette évolution : d'une part le deuil de sa compagne, qu'il identifie comme un pilier de sa « boussole politique » de gauche ; d'autre part un phénomène sociologique plus général de « vieillissement social » lié au confort matériel et à la reconnaissance médiatique, rendu ici singulier par le fait qu'Onfray, contrairement aux « bourgeois » classiquement sujets à ce conservatisme, n'est pas issu d'un milieu aisé. Corcuff situe surtout Onfray comme une figure centrale de ce qu'il appelle un « espace confusionniste » contemporain, où des thèmes d'extrême droite, de droite et de gauche s'hybrident sans qu'il y ait nécessairement, insiste-t-il, de dessein conscient ou de « complot » — tout en notant qu'Onfray a lui-même déjà versé dans un raisonnement complotiste explicite (accusation, reprise sur des plateaux, d'une fraude électorale imaginaire de François Hollande lors de la primaire de gauche de 2017). Il relève enfin une contradiction qu'il juge relever d'un « nœud narcissique » empêchant tout travail intellectuel véritablement critique de soi (citant Adorno sur la nécessité de « penser contre soi-même ») : Onfray célébrait le gaz lacrymogène et Mai 68, Foucault et Deleuze dans Politique du rebelle (1997), pour ensuite désigner ces mêmes figures comme sources de « décivilisation » dans Théorie de la dictature (2019) et faire l'éloge de la police en 2020 — tout en continuant d'affirmer publiquement n'avoir jamais changé, ce serait selon lui « la gauche » qui aurait changé.

Excerpts

“« Michel Onfray insistera beaucoup sur le lien entre ces deux événements [...] mais il s'agit en partie d'une reconstruction a posteriori, car en 2002 cette motivation politique est secondaire [...] ce qui compte surtout pour lui à ce moment-là, c'est d'échapper au carcan de l'Éducation nationale. »”

“« Y a-t-il un grand remplacement ? L'ONU dit oui, la démographie dit oui, les indigénistes disent oui, et quand Renaud Camus le dit, on dit "ah bah non, c'est un fasciste" [...] si on demande aux démographes de répondre à ces questions-là, ils disent : mais bien sûr qu'il y a un grand remplacement. »”

“« Dans Politique du rebelle [...] le sous-titre de la 4e partie, c'est "Célébration du gaz lacrymogène" [...] et dans Théorie de la dictature en 2019, la source du mal, du facteur de décadence, de décivilisation, c'est Gilles Deleuze, c'est Michel Foucault, c'est Mai 68 [...] on peut changer, mais l'étonnant, c'est qu'il continue à dire qu'il dit la même chose — il y a une forme de narcissisme qui empêche l'humilité intellectuelle. »”