Cyrulnik, Boris
▶ Watch on YouTubeCoverage note: full (transcription automatique par endroits déformée, quelques noms propres altérés ; la chronique de Raphaël Bourgois sur la résilience et l'ethos est brièvement évoquée)
Core ideas
Cyrulnik raconte d'abord l'origine de ses mémoires : une rédaction écrite à onze ans retrouvée dans un cartable, où il disait vouloir devenir « psychiatre », mot rare en 1950. Il suppose qu'il avait entendu dire qu'Hitler était syphilitique et que la pénicilline faisait disparaître les méningites syphilitiques : il se serait promis de « donner la pénicilline à Hitler » pour que le nazisme ne réapparaisse jamais. Il dit que « les âmes blessées », ce sont « vous, moi, nous tous », car la notion de folie ne veut plus rien dire et la notion de maladie mentale, pertinente à la fin du XIXe siècle (méningite syphilitique, tuberculeuse, crétinisme dû au manque d'iode), ne l'est plus : la psychiatrie moderne doit penser en termes de troubles du développement, troubles relationnels et effondrement psychosocial, et de souffrance psychique, que personne n'esquive. Il juge le DSM, « bible des psychiatres », lu par les assurances et les laboratoires mais pas par les praticiens, et note que les diagnostics varient selon les époques et les cultures (le mot « paranoïaque » est récent, il y a quatre ou cinq pour cent de schizophrènes chez les migrants et en milieu précaire contre un pour cent en général) : il faut raisonner de manière systémique, comme convergence de causes.
À Mathieu Potte-Bonneville, qui lui demande s'il joue sur deux tableaux (expertise scientifique et récit biographique), il répond que l'objet de la psychiatrie, contrairement au cœur du cardiologue, est « ce que dit le patient », ce qui oblige à croiser neuro-imagerie et intersubjectivité (un psychiatre peu tolérant à l'agressivité diagnostiquera plus vite la violence). Il affirme que toute explication monocausale est une tentative totalitaire : le biologiste veut tout expliquer par la biologie, le psychanalyste méprise la biologie, alors que toute théorie est « partiellement vraie, donc totalement fausse » et que la vérité elle-même est « partielle et momentanée ». Sur mai 68, il dit que les deux grands bénéficiaires furent « les femmes et les psychiatres » : bouillonnement d'idées, découvertes de la biologie sur les neuromédiateurs, essor de la psychanalyse, naissance de la discipline, datée symboliquement de 1971 et des décrets créant la formation de psychiatre, auparavant simple extension du diplôme de neurologie. Il juge les jeunes psychiatres plus ouverts que sa génération, mais regrette que les décisions politiques (fermetures de lits, médicaments) soient à l'inverse.
Il voit dans les neurosciences un progrès fantastique (le milieu sculpte le cerveau du bébé ; une « niche sécurisante » affective, fournie par la mère, le père ou un autre adulte stable, produit un attachement sécure et les « bons élèves », alors qu'un enfant sur trois, privé de cette niche par la guerre, la précarité ou la violence, devient « mauvais élève », de sorte que sélectionner tôt aggrave l'injustice sociale ; la maladie d'Alzheimer peut se communiquer par la mémoire des gestes), mais il met en garde contre l'usage explicatif excessif (la prétendue « zone cérébrale de Dieu »). Interrogé sur les maux de notre société, il répond que son point faible est le sprint et la solitude : on n'a pas le temps de donner sens aux choses, et les moyens de communication comme Internet altèrent les relations, parce qu'un écran ne sourit pas et manque des rituels d'interaction. À la chronique sur la résilience et l'ethos (Aristote), il répond que les concepts qui entrent dans la culture dérivent toujours : « les mots sont des organismes vivants qu'on ne peut comprendre que dans leur contexte et dans leur histoire », et Potte-Bonneville ajoute que « résilience » est un terme connecteur entre psychiatrie et questions sociales.
Excerpts
“« Aujourd'hui, les âmes blessées, c'est vous, c'est moi, c'est nous tous, parce que la notion de folie ne veut plus rien dire. [...] En revanche, souffrance psychique, ça devient de plus en plus pertinent : troubles du développement, troubles relationnels, et effondrement psychosocial. »”
“« Toute explication qui prétend totalement expliquer un phénomène psychique est une tentative totalitaire. Si je suis biologiste, je vais tout expliquer par la biologie ; si je suis psychanalyste, au contraire, je vais mépriser la biologie et penser que seuls les mots expliquent l'homme. »”
“« Pour moi, le grand point faible de notre culture, c'est le sprint et la solitude. Le sprint, parce qu'on n'a pas le temps de donner sens aux choses. [...] Et plus on développe les moyens de communication, plus on altère les relations. »”