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Jankélévitch, Vladimir

philosophe et pianiste

Vladimir Jankélévitch - Entretien (La philosophie de l'humour)

Artesquieu · Dec 7, 2022 · partial coverage

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Coverage note: full (transcription automatique approximative ; les prises de parole des différents intervenants se mêlent souvent sans indication de locuteur)

Core ideas

L'émission part d'un paradoxe lancé par Jankélévitch : il se dit « pas du tout un humoriste », déteste le jeu (il avait trouvé son séminaire sur le jeu « désastreux »), et pense que ni la philosophie ni la musique n'ont de rapport avec l'humour. La musique, selon lui, « dit ce qu'elle dit » et n'a pas d'arrière-pensée alors que l'humour en repose ; elle est innocente et n'a que les fonctions que nous lui attribuons parce que nous savons déjà quelque chose d'elle. Il définit l'humour comme un déplacement du sérieux, du sérieux « dans un contexte qui n'est pas le sien », doublé d'une certaine pudeur. Ses amis nuancent : l'humour tient du comique (un invité raconte un fou rire provoqué par Jankélévitch devant une publicité pour un broyeur d'ordures, « si vous appuyez sur l'autre bouton, elles reviennent immédiatement »), mais, dit-on, le comique est fait pour être vu et l'humour ne doit pas se voir.

Sur la musique, on distingue les signes objectifs de l'humour (staccato, pizzicato, notes aiguës) : ils peuvent aussi bien annoncer le tragique ou le satanique (la danse macabre, Méphistophélès de Liszt), et un morceau n'est humoristique que si l'on sait d'avance qu'il l'est, par le texte, le titre ou le contexte culturel (une citation de la Marseillaise fait sourire en France mais pas celle de l'hymne du Kenya ; la musique japonaise ne produit pas les mêmes effets). Les exemples de Satie (Morceaux en forme de poire, qui sont sept alors que le titre en annonce trois, sans développement, avec des « avant-propos » de l'« introduction ») sont discutés en jouant au piano : l'humour viendrait des textes saugrenus et des titres qui « déteignent » sur la musique, laquelle reste poétique et sérieuse, au point que, selon Barbier, la publication séparée des indications a détourné l'attention de la musique elle-même. On discute aussi les Préludes de Debussy (« Général Lavine », « Pickwick ») : l'un des interlocuteurs y voit plutôt de la comédie et de l'évocation que de l'humour au sens propre.

Jankélévitch propose ensuite une analyse plus philosophique : l'humour est une façon de contrer l'irréversible, avec le miracle ; il est du côté de l'inachevé, de l'« avant-dernier » (la « pénultimité » comme régime de l'humour), c'est pourquoi il n'y a pas de dernier mot (le dernier mot de Socrate, « sacrifiez un coq à Asclépios », est trivial) et pourquoi il craint les adieux, qu'il dit avoir en horreur comme une véritable phobie. L'humour consiste à s'engager dans la situation impossible : le condamné qui dit « voilà une semaine qui commence bien » fait de l'humour, alors que si le bourreau le disait ce serait de l'ironie cruelle ; le manteau « irréversible » mis à l'envers, qui va bien et ne va pas bien à la fois, illustre ce double mouvement ; le club des suicidés de Stevenson ou la réponse « c'est moi » de celui dont les lunettes n'ont pas de verres sont des situations humoristiques. Ses amis distinguent humour et ironie (Jankélévitch a écrit sur l'ironie, plus facile à étudier que l'humour, au moment de son goût pour les romantiques allemands), notent que son langage procède par « pirouette » qui laisse le lecteur relancé vers « l'infini » ou « ce rien » attendu, et que la métaphysique, appuyée sur rien, est toujours humoristique, voire « une galéjade », tandis que la rigueur absolue n'est pas drôle. L'humour est aussi lié à l'ouverture à la vérité de l'adversaire (épouser un temps sa thèse, avec proximité tendre puis distance), ce qui l'amène à la rime humour-amour : il ne supplée pas l'amour mais s'en approche. Après une évocation du « humour noir » d'une exposition à la Bibliothèque nationale (qu'il trouve effrayante et peu comique), l'émission s'achève sur la citation d'un livre-hommage écrit par ses élèves et amis : l'humour comme « sourire sans rivage », « espoir inexaucé et désespoir refusé ».

Excerpts

“« Si je mets mon manteau à l'envers, tout le monde dans la rue va rire, et cependant il va bien : il va bien, il ne va pas bien, c'est ça l'humour. [...] Et mettre son manteau à l'envers, c'est tout simplement comique, ça fait rire : les clowns font ça, les clowns mettent leur chapeau à l'envers. »”

“« Le condamné à mort qui monte sur l'échafaud, imaginez qu'il dise lui-même : un lundi matin, voilà une semaine qui commence bien. [...] Il s'engage tout entier avec sa propre mort. Mais imaginez que ce soit son bourreau qui lui dise : tiens, voilà pour vous une semaine qui commence bien. Là, c'est le trophée de l'ironie : le bourreau est méchant, le bourreau ne fait pas d'humour. Dans l'humour, il faut s'engager. »”

“« Rien n'est dernier, tout est avant-dernier, pénultième. La pénultimité, c'est le régime de l'humour : on est en pleine continuation, on commence par le commencement, on termine par la fin, on est toujours en route, toujours en chemin, comme Charlot sur les routes. »”