Kofman, Sarah
▶ Watch on YouTubeCoverage note: full (transcription automatique par endroits déformée, notamment pour les termes grecs et les noms propres, signalés quand ils sont incertains)
Core ideas
Kofman explique que les livres et morceaux qu'elle a choisis tournent, en fin de compte, autour de la mort, indirectement, par la recherche d'une immortalité : Le Banquet de Platon, un court texte de Freud (« Éphémère », mal traduit selon elle, alors que le titre allemand parle de la « fugacité »), Le Portrait de Dorian Gray et une nouvelle moderne dont le nom d'auteur est déformé dans le transcript (« Le Voleur », dans un recueil intitulé La Dissection, qu'elle n'aura pas le temps d'aborder). L'émission commence par la mort de Didon (musique), dont elle retient le thème du « souvenez-vous ». Elle dit n'aimer que les textes dont elle n'a pas déjà écrit, et réserve donc Le Banquet, qu'elle a découvert en classe de quatrième, en grec, et qui est pour elle « mon premier amour de livre » : elle explique chaque année un dialogue de Platon, dit ne pouvoir « se passer de Platon » et soutient que Nietzsche, qui n'aimait pas le platonisme mais adorait Platon, lui doit beaucoup (son aristocratisme, son goût de la pureté), le « platonisme » étant pour elle « Platon corrompu par Socrate ».
Sur Le Banquet, elle regrette qu'il n'en reste dans la tradition que des idées « fausses ou partielles » : le portrait de Socrate, l'androgyne du mythe d'Aristophane, et l'opposition d'un amour « céleste » (platonique) à un amour « terrestre » (pandémien), alors que c'est la position de Pausanias, parodiée, et non celle de Platon. Elle voit dans le dialogue un texte hybride, drôle et tragique, un « théâtre » où chaque convive projette ce qu'il est sur le dieu Amour, sans progression dialectique, Platon se montrant en metteur en scène capable de jouer tous les rôles et de parodier les styles (d'où la nécessité de le lire en grec). La vérité est portée par Diotime, une femme, qui réintroduit une troisième Aphrodite, « souterraine », liée à la mort : l'amour n'est plus un dieu parfait mais un démon, intermédiaire entre divinité et humanité, fils de Poros (« la ressource », le chemin dans l'impasse) et de Pénia (la pénurie), qui se glisse comme une mendiante au banquet des dieux, profite du sommeil de Poros pour se faire faire un enfant et devient la figure de l'âme humaine mortelle cherchant l'immortalité par l'enfantement (par le corps ou par l'esprit). Kofman y lit, contre la dévalorisation apparente de la mère, le fait que c'est Pénia qui « mène tout », et que l'homme est un être intermédiaire, « ni ceci ni cela », qui ne se réduit ni à une synthèse ni à une opposition.
Elle explique ensuite, à propos de son livre, avoir écrit sur Ecce Homo en écoutant de la musique religieuse, avoir pris un compositeur comme « contre-idéal » (nom déformé, « chul », peut-être Schütz) puis découvert qu'il figurait parmi les préférés de Nietzsche, et dit détester Wagner, que Nietzsche adorait, en citant l'image de la séparation de deux navires qui se sont croisés. Sur « Éphémère » de Freud (promenade en 1915, pendant la guerre, avec un poète et un ami), elle montre que Freud refuse l'idée que la beauté vaille par son éternité et attribue la tristesse devant l'éphémère à un refus du deuil, ce qui pose pour lui un problème « économique » (la libido retirée de l'objet perdu devrait pouvoir être réinvestie) ; elle rappelle que le deuil s'arrête, sauf dans la mélancolie, et que, pour Freud, il faut renoncer au deuil pour étendre la libido aux plus lointains et ne pas devenir nationaliste ou raciste en temps de guerre. Elle en tire une conséquence pour la phrase d'Adorno sur l'impossibilité d'écrire des poèmes après Auschwitz, dont elle dit être « revenue » : la perte n'est irrémédiable que dans la mélancolie, et l'on peut faire d'autres poèmes. Dans le temps qui reste, elle présente Dorian Gray (qu'elle prépare un texte sur) comme une répétition de l'histoire sainte dans un jardin, entre un bon double (le peintre Basil) et un mauvais (Lord Henry), où Dorian vend son âme au diable pour garder sa beauté, le tableau devenant « la griffe du vice », un livre plutôt qu'un tableau.
Excerpts
“« Il n'y a pas une année où je n'ai lu un texte de Platon. [...] J'ai tous les ans expliqué un dialogue de Platon, quand j'étais dans le secondaire pendant dix ans ; quand j'étais à l'université, j'ai fait presque tous les ans un cours sur Platon. Je ne peux pas me passer de Platon. »”
“« Ce qu'il reste du Banquet, ce sont des choses fausses : le portrait de Socrate, le mythe d'Aristophane, dans lequel il ne reste que la figure de l'androgyne, et l'idée qu'il y aurait un amour platonique céleste opposé à un amour terrestre, comme si c'était ça le dernier mot de Platon sur l'amour. Or tout ça est radicalement faux ou partiel. »”
“« Il pense que ce sentiment de lier l'éternité à la beauté, de la disqualifier si elle n'est pas éternelle, vient d'un refus du deuil, une sorte d'anticipation de la perte de la beauté. [...] La seule manière que les hommes ne deviennent pas nationalistes, ne deviennent pas racistes, c'est que l'éros puisse se placer ailleurs qu'au sein de la famille, du prochain, pour le plus lointain. »”