Ricœur, Paul
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Core ideas
Les intervieweurs partent de l'idée que la philosophie du droit est celle de la paix, comme la philosophie politique est celle de la guerre, et demandent si les instruments du procès pénal, conçus pour des délits ordinaires, valent pour les crimes de masse. Ricœur répond qu'il faut d'abord voir le procès comme une « théâtralisation » de la violence : on fait comparaître ensemble l'accusé et sa victime, dans une « cérémonie de langage » où un conflit d'arguments traite le conflit de violence, avec un but court (trancher, séparer coupable et victime, remettre chacun à sa place) et un projet long (reconstituer le corps politique). Appliquer cette procédure aux grands crimes est un pari : répondre au criminel qu'il sera soumis à une justice équitable et aura droit à la parole, et produire dans l'opinion une querelle nouvelle, un « dissensus » bénéfique. Le libéralisme politique consiste à faire crédit à ce dissensus, le procès étant la manière de « prendre le temps du dissensus », comme l'a montré le procès Papon en France. Il juge que, pour des crimes hors échelle, la logique d'équivalence entre peine et délit ne suffit pas : l'essentiel est moins de faire souffrir que de dire et de nommer le crime.
Il distingue ensuite la comparution, qui met sur un même plan victime et accusé en leur donnant la parole, de la reconnaissance : reconnaître les places différentes (auteurs, victimes, spectateurs, ces derniers allant du silence à la complaisance) et l'appartenance mutuelle aux mêmes actes, notion qu'il rattache à Hegel. Il note l'apparition d'une demande nouvelle des victimes de prendre elles-mêmes la parole, avec le risque d'une dérive de « victimisation », mais juge que face aux grands crimes le vrai danger est l'amnésie. Il admet qu'il reste de l'indicible et que le travail du deuil n'est pas la tâche du juge. Sur les rapports entre justice et histoire, le procès doit limiter son champ aux protagonistes principaux et à leurs actes directs et finir par un choix binaire et définitif, alors que l'historien élargit le champ, au risque de diluer les responsabilités et de paraître disculper en expliquant (querelle des historiens allemands sur l'holocauste, entre « intentionnalistes » et « fonctionnalistes », argument du « tu quoque » à Nuremberg) ; le récit historique est interminable, révisionniste sans être négationniste. L'arbitre entre le juge et l'historien est le citoyen, d'où l'importance de la publicité des procès, de la presse et de la sphère publique, que Ricœur trouve trop vide d'intermédiaires en France entre institutions et opinion.
Venant au pardon, il décrit la commission sud-africaine Vérité et Réconciliation comme un court-circuit sans exemple, qui échange amnistie contre aveux, contourne le procès (ni Nuremberg ni procès en série) en cherchant la vérité par la parole des intéressés, avec quatre ans d'auditions, des milliers de dépositions et cinq volumes de rapport, mais avec le piège d'aveux utilitaires. Avec Jacques Derrida, il affirme que le pardon est « extraordinaire », qu'il suppose une demande de pardon sincère, qu'il est un acte de personne à personne, sans institution, et qu'il ne doit jamais se substituer à la justice : « il faut que justice soit faite jusqu'au bout ». Il doute des « repentances à tout vent » et de la délégation de la culpabilité (les évêques de France, le pape pour l'Inquisition) quand les victimes ont disparu ; il discute l'objection selon laquelle on ne pardonne pas au coupable mais à un autre que lui : pardonner, c'est dire « tu vaux mieux que tes actes », dissocier les capacités du coupable de ce qu'il a fait ; la peine elle-même, en restituant ses capacités au condamné, a un sens. Il retient Hannah Arendt (le pardon délie en arrière, la promesse lie en avant) et l'idée que le tribunal ne connaît ni pardon ni catégorie juridique équivalente, seulement condamnation, acquittement et une « considération » due même au coupable. Il discute enfin l'idée de Derrida que le pardon est d'origine abrahamique et se mondialise : l'universel est une construction historique, un croisement de l'héritage abrahamique et des Lumières (« Jérusalem et Athènes »), les communautés religieuses sont désormais à frontières poreuses, et le modèle du dissensus reste le meilleur.
Excerpts
“« Le procès, on va théâtraliser des actions criminelles en faisant comparaître ensemble l'accusé et sa victime : c'est une cérémonie de langage qui va traiter, par le moyen d'un conflit d'arguments, les conflits de violence. »”
“« En pardonnant à quelqu'un, on lui dit : tu vaux mieux que ton acte. Il y a des ressources en toi qui n'ont pas été épuisées par ton acte mauvais. [...] C'est être le même, mais en capacité d'être autre que l'auteur de son acte. »”
“« Il faut dire que jamais le pardon ne doit se substituer à la justice. Il faut que justice soit faite, et jusqu'au bout. Le pardon, ce sont des rapports personnels éventuels de la victime à son agresseur, mais ce n'est pas de la justice. »”