Bégaudeau, François
▶ Watch on YouTubeCoverage note: full (un entretien d'environ quarante minutes avec chroniques culturelles ; transcription automatique par endroits déformée, surtout les noms propres ; les passages incertains sont omis)
Core ideas
Ce que « être de gauche » veut dire. L'émission s'ouvre sur l'étymologie du mot « gauche » (gauchir, vaciller, maladroit) et sur la confusion du moment (démission d'un ministre « pas socialiste mais de gauche quand même », passation de pouvoir à Bercy). Pour Bégaudeau, être de gauche consiste à se demander, sur chaque sujet, « qu'est-ce qu'il en est de la majorité des gens appartenant aux classes populaires » : l'effet d'une mesure sur l'immense majorité de l'humanité. Il ne pense pas que l'expression devienne creuse, mais qu'il y a toujours eu des gens qui se disent de gauche sans l'être (il reprend l'expression de Frédéric Lordon, « droitiers complexés ») et juge que les sociaux-démocrates actuellement au pouvoir ne sont pas fondamentalement de gauche, citant la formation de François Hollande à l'ENA au moment du virage libéral de l'État. Il ne refonderait pas la gauche sur des « valeurs » (mot « extrêmement creux ») ni sur « liberté, égalité, fraternité », mais sur le réel, tel que le vivent d'abord les gens des quartiers populaires.
Les mots, l'écrivain et la démocratie. Pour lui, un écrivain « n'est pas l'ami des mots » mais un ami « contrarié », vigilant, qui se méfie des mots généraux et des grandes généralités ; son travail est d'interroger la consistance des mots (comme dans son texte de théâtre sur la devise républicaine). Il rapproche cette attitude de Socrate (poser des questions plutôt que gober), de l'école (scène d'« Entre les murs », film de Laurent Cantet) et de la démocratie, qu'il définit comme « l'exercice du dissensus » : ceux qui parlent de « vivre ensemble » ou de ciment social ne sont pas, selon lui, des démocrates, car « la démocratie c'est le multiple » et il faut toujours remettre en question ce qu'on a « gravé dans le marbre ». Il ne se dit pas maître à penser : tout ce qui fait « vibrer » quelqu'un (un cours, un livre, un film, une musique, un papillon, un inconnu) peut faire douter de l'édifice culturel qu'on s'est construit, et c'est ce qu'il cherche à faire dans ses livres, y compris en revitalisant un genre comme le polar (qu'est-ce que ça fait à un photographe judiciaire, à un policier devant un aveu immédiat, à une fille devant le cercueil de sa mère ?).
« Molécules ». Son nouveau roman raconte un crime commis par un homme contre une femme qu'il a aimée : Bégaudeau l'a écrit à partir d'un fait divers réel qu'il a volontairement masqué et « fictionné », choisissant un criminel « pas superlatif » (pas un tueur en série comme Fourniret, trop radical et opaque pour la fiction) mais un homme qui se demande lui-même ce qui lui est arrivé. Le récit est fragmenté, avec plusieurs points de vue (la future victime, sa fille, le meurtrier, le narrateur), par une sorte de « politique égalitaire de la narration » rendant raison à tous les personnages ; le motif moléculaire se décline en dépression traitée par antidépresseurs, vengeance par la chimie, et analyse des « zones micro-affectives » (Nathalie Sarraute). Il y a aussi des digressions drôles sur la musique disco (un monologue alcoolisé d'un jeune homme de vingt-cinq ans), signe d'autodérision. Il défend l'idée que le désir n'est jamais frustré : écrire, c'est aller voir ce qu'on désire, et son narrateur dit à un personnage qu'elle « aime son destin ». Il avoue sa « sidération » puis son soulagement quand son premier roman a été accepté (« une fois publié, on se recentre sur la seule vraie question : comment écrire un bon livre »).
Actualité culturelle. Dans la chronique de la matinée : le retour de Björk avec l'exposition « Björk Digital » à Londres, la mort de Marc Riboud (« pilier de Magnum », auteur de « La Jeune fille à la fleur »), la demande algérienne à l'Unesco pour le chant « raï » et le prix Fnac du roman décerné à Gaël Faye pour « Petit pays » ; Bégaudeau dit connaître peu Riboud, que Björk n'est pas « sa came » et qu'il n'a pas lu Gaël Faye.
Excerpts
“« Se demander, pour chaque sujet, qu'est-ce qu'il en est de la majorité des gens appartenant aux classes populaires. »”
“« Un écrivain, ce n'est pas l'ami des mots, c'est quelqu'un qui se méfie des mots. »”
“« La démocratie, c'est précisément l'exercice du dissensus. »”