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Carrère, Emmanuel

écrivain et cinéaste

Emmanuel Carrère - Entretien (L'Heure bleue)

Artesquieu · Feb 22, 2023 · partial coverage

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Coverage note: full (transcription automatique approximative ; de nombreux passages musicaux)

Core ideas

L'émission part d'un extrait comique de Yoga sur le décompte des heures de méditation, puis de la structure du livre : des années d'études, de lecture, de critique de cinéma, un séjour sur l'île de Léros auprès de jeunes migrants, et une brusque rupture que Carrère décrit à la fois comme une fêlure et comme une dépression (interné à Sainte-Anne), l'une succédant à l'autre. Il y voit une illustration de la loi d'alternance du yin et du yang, centrale dans la pensée chinoise : réconfortante dans le malheur (si l'on n'en meurt pas, on ira mieux) et avertissement dans le bonheur. Il explique que son projet initial était un livre sur la méditation, qu'il ne faut pas confondre avec le yoga comme posture (inutile en pleine dépression) : méditer, c'est se mettre en position « intransitive », ne faire qu'« être là », observer sans juger ce qui traverse le corps et l'esprit, pour se « décoller un tout petit peu » du petit moi inquiet et fragmenté. Il rapproche la méditation de la psychanalyse (laisser passer ce qui passe, sans interpréter) et de l'écriture, en citant Ludwig Börne (écrire trois jours de suite tout ce qui passe par la tête) et Thomas Bernhard (écrire, c'est incliner la tête et ramasser ce qui tombe).

À la question de savoir si la vie doit être « intéressante » pour être écrite (son interlocuteur lui reconnaît de provoquer des événements : tsunami, enquête sur ses origines russes, surendettement), Carrère répond qu'il ne sait pas écrire un « livre sur rien » comme le rêvait Flaubert, et qu'il lui faut un peu d'anecdote ; il admire l'infra-ordinaire de Perec (extrait de 1967 sur Un homme qui dort), écrivain qui l'a formé et dont l'éditeur (POL) est devenu le sien, et il commente surtout W ou le souvenir d'enfance, livre qui fonctionne sur le montage de deux choses sans rapport apparent (la fiction sportive et les souvenirs lacunaires de la famille déportée), méthode qui « prend en tenaille » ce qui échappe et qu'il dit avoir reprise dans Un roman russe (mélange d'une histoire dans la Russie contemporaine, de sa vie sentimentale et d'une enquête sur son grand-père maternel). Il avoue que son ambition de jeunesse, devenir un écrivain « original », ne l'a jamais quitté, malgré ce qu'elle a de puéril : les hochets pour l'ego sont aussi des moteurs. Il raconte aussi une nuit passée à Léros à écouter en boucle la Polonaise héroïque de Chopin, puis le sourire de quatre secondes de Martha Argerich jeune, qui, dit-il, « prouve l'existence de Dieu ou du Paradis ».

Olivier Assayas dit sa fidélité de génération à Carrère (qu'il a connu critique à Positif quand lui écrivait aux Cahiers du cinéma), son admiration pour L'Adversaire, où l'auteur s'implique dans un sujet qui incarne le mal, et le sentiment de « chemins parallèles ». Carrère espère que ce qu'il raconte de sa propre expérience « retentit » chez ses lecteurs, dans un rapport de familiarité, comme si on parlait à l'oreille. Il s'agit ensuite de la justesse (la « vérité formelle » d'un texte, selon l'archive de son éditeur) puis de la mort de Paul Otchakovsky-Laurens, évoquée en fin de livre : l'anecdote, drôle et émue, des « dix doigts » (Carrère tapait avec un seul doigt ; son éditeur, quelques mois avant sa mort, lui conseille d'apprendre à taper, car changer les conditions de l'acte d'écrire change le « logiciel »). Carrère a appris à taper à dix doigts après la mort de son éditeur, et Yoga est le premier livre écrit « sans Paul » et avec huit doigts. L'émission se termine sur l'amour, le dernier chapitre (« on continue à ne pas mourir ») et la phrase d'un adolescent de 1936 écrivant à sa grand-mère en pleine purge stalinienne (« je ne suis pas encore mort »), qui a failli donner son titre au livre. Il ne peut pas garantir que le gouffre ne reviendra pas, mais espère être moins surpris ; il dit travailler à un projet documentaire sur son quartier (200 mètres autour de chez lui), dans l'esprit de Perec.

Excerpts

“« Vous vous asseyez et pendant une durée, je sais pas, un quart d'heure, mais même deux minutes ça suffit, vous ne faites rien, vous fermez les yeux, vous vous tenez droit et vous laissez advenir ce qui advient : un inconfort physique, des pensées qui vous traversent [...] L'intérêt de cet exercice, c'est petit à petit de vous décoller un tout petit peu de cette espèce de petit moi inquiet, fragmenté, confus que nous sommes tous. Ce tout petit peu, c'est déjà beaucoup. »”

“« W ou le souvenir d'enfance fonctionne sur le montage de deux choses qui n'ont a priori rien à voir [...] et c'est précisément en les mettant ensemble qu'il est arrivé à prendre en tenaille quelque chose qui lui échappait complètement. [...] Plus ou moins consciemment, c'est une méthode que j'ai mise en œuvre à mon tour. »”

“« L'acte d'écrire des mots, des lettres, des phrases avec un clavier, c'est l'acte le plus important de ta vie : si tu changes radicalement les conditions de cet acte, ça va nécessairement changer ton logiciel. [...] Ce livre est à la fois le premier livre que j'ai écrit sans Paul et le premier livre que j'ai écrit avec huit doigts au lieu d'un. »”