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Kaplan, Leslie

autrice

Leslie Kaplan - Entretien (Affaires culturelles)

Artesquieu · Sep 13, 2024 · partial coverage

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Coverage note: full pour l'entretien avec l'invitée ; deux chroniques intercalées dans l'émission (Sophie Cras sur les artistes économistes, et Corine Benizio sur sa mise en scène de *Platée* de Rameau) sont sans rapport avec l'invitée et ne sont pas résumées ici

Core ideas

Leslie Kaplan retrace d'abord des éléments biographiques : née à New York de parents juifs polonais ayant fui l'Europe nazie (une partie de sa famille restée en Europe ayant été tuée dans la Shoah), élevée en partie auprès de sa grand-mère maternelle où elle entendait le yiddish, installée à Paris dès l'âge de deux ans et demi tout en continuant de parler anglais à la maison, puis livrée à elle-même dans la capitale dès seize ans lorsque son père diplomate est muté en Allemagne puis au Vietnam. Elle situe sa formation politique dans le contexte de la guerre d'Algérie — la découverte bouleversante de la pratique de la torture par la France, et le silence de l'entourage de sa meilleure amie sur le sujet — puis dans la fascination, malgré une méconnaissance totale de la réalité chinoise, pour l'idéal maoïste d'union des intellectuels et des travailleurs manuels, qui la pousse à devenir ouvrière « établie » en usine juste avant Mai 68. Elle vit la grève et l'occupation de l'usine Berliet à Lyon, est licenciée en septembre, puis retourne travailler en usine à Paris jusqu'en 1971. Les dix années qui séparent cette expérience de la publication de son premier livre, L'Excès-l'usine (1982), sont marquées par une psychanalyse personnelle déterminante — la découverte de l'inconscient freudien la conduisant à exercer un temps comme psychologue clinicienne — et par la nécessité, ressentie seulement dix ans après 1968, de mettre enfin cette expérience en mots. Elle raconte avoir découvert après coup, grâce à un ami psychanalyste ayant lu son manuscrit, que le vocabulaire des trains et des rails employé pour décrire l'usine renvoyait inconsciemment à l'histoire familiale des camps de la mort.

Réagissant à un extrait d'archive de Marguerite Duras sur l'écriture comme encouragement à aller plus loin plutôt que simple consignation, Kaplan relie son propre rapport étonné au langage à son bilinguisme français-anglais, qu'elle identifie comme un des moteurs de son désir d'écrire — l'écrivain ne sachant jamais complètement ce qu'il écrit, les mots posés sur la page pouvant partir dans des directions imprévues. Elle retrace ensuite l'ensemble de son œuvre romanesque comme une suite de questions plutôt que comme l'affirmation d'une identité d'autrice : Le Pont de Brooklyn explore la question « qu'est-ce qu'un enfant ? », d'autres romans abordent les filières d'adoption internationale ou la tentation du meurtre dans un couple ; elle relève elle-même la présence constante, dans chacun de ses livres, des deux « expériences limites » que sont l'amour et le meurtre. Un cycle de six livres centré sur le personnage de Marie et sur Mai 68 comme toile de fond se referme avec Mon Amérique commence en Pologne, mêlant éléments autobiographiques et fiction, avant qu'elle ne se tourne vers le théâtre et vers un roman consacré à son père, Millefeuilles. Elle explique le choix, dans Le Psychanalyste, de construire le livre autour d'un psychanalyste comme dispositif permettant de faire circuler de nombreux personnages, dont une héroïne de banlieue sans rapport avec la psychanalyse mais passionnée de Kafka.

Interrogée sur sa relation au théâtre — d'abord adapté par d'autres (Claude Régy, Martial Di Fonzo Bo, Nicole Yanni) avant qu'elle n'écrive directement pour la scène avec Toute ma vie j'ai été une femme —, elle évoque des rencontres décisives avec des gens de théâtre comme le collectif des Lucioles, et le plaisir de l'oralité et du jeu avec les mots. Elle relie son écriture au cinéma de Jean-Luc Godard, dont les films des années 1960 (Vivre sa vie, Deux ou trois choses que je sais d'elle) l'ont marquée par leur manière de saisir la société de consommation à travers des détails intimes, et reprend à son compte la formule godardienne : il faut « faire politiquement de la littérature », jamais de la « littérature politique » didactique. Sur la récurrence du motif du meurtre dans son œuvre (Fever, Le Criminel, Miss Nobody Knows, Désordre), elle la relie à une transmission inconsciente de violence historique, mais aussi à sa conviction que le travail répétitif d'usine constitue lui-même « le meurtre de la vie vivante ». Elle cite la phrase du journal de Kafka — « écrire, c'est sauter en dehors du rang des assassins » — pour expliquer que ces « assassins » peuvent être des figures politiques autant que des fonctionnaires exécutant des ordres (elle cite Maurice Papon) ou des « assassins intérieurs », les idées noires qu'on rumine plutôt que de chercher à en sortir — l'écriture visant précisément à sauter ailleurs.

Elle présente enfin son nouveau livre, Un fou, né un matin de l'idée d'un homme se déguisant en président de la République pour tenir des discours creux et absurdes dans divers lieux (collège, cirque, usine), jusqu'à ce que l'Élysée doive démentir publiquement, et que d'autres personnes se mettent à leur tour à jouer ce rôle pour y tenir, à l'inverse, des paroles vraies et pleines. Elle relie ce motif à sa conviction, héritée de Mai 68, que prendre la parole dans l'espace public reste « l'acte révolutionnaire » par excellence, ouvrant le réel au possible — tout en reconnaissant que la parole seule ne suffit pas à renverser le pouvoir. Dans le livre, cette parole finit par céder la place à l'écrit (des graffitis d'enfants), moment où le pouvoir se sent réellement menacé — un motif qu'elle relie, avec un optimisme prudent, aux mobilisations récentes portées par de très jeunes gens (elle évoque implicitement Greta Thunberg) face à ce qu'elle appelle, dans un texte récent, le « stade grotesque du capitalisme ».

Excerpts

“« Un ami qui d'ailleurs était psychanalyste, à qui j'avais donné le manuscrit à lire [...] m'a fait remarquer qu'il y avait des trains et des rails, donc des signifiants vraiment liés à la question des camps [...] en l'écrivant, je pensais à l'usine, c'est tout — mais voilà, ça se passe comme ça. »”

“« Écrire, c'est sauter en dehors de la rangée des assassins [...] les assassins, ils peuvent être aussi bien quelqu'un comme Poutine que quelqu'un comme Maurice Papon, un fonctionnaire qui classe des dossiers et envoie des gens, mine de rien, en déportation et à la mort — mais il y a aussi ces assassins à soi, intérieurs, comment on peut ressasser des idées noires au lieu de passer ailleurs. »”

“« L'idée, c'était quelqu'un qui décide de se déguiser en président de la République et d'aller tenir des discours vides, des discours creux, des discours absurdes, dans des lieux très différents [...] et beaucoup de personnes font exactement ça, se déguisent et jouent à être président, mais en même temps disent des choses qui, à l'inverse, sont des paroles vraies, des paroles pleines. »”