Barthes, Roland
▶ Watch on YouTubeCoverage note: full (un monologue d'environ quinze minutes ; transcription automatique par endroits déformée, surtout les noms propres ; les passages incertains sont omis ou hédgés)
Core ideas
Le paradoxe de l'autoportrait. Barthes avoue sa crainte de se prêter à un portrait : il construit une image qui ne s'enracine dans aucune vérité (« je ne sais pas qui je suis, je ne le saurai jamais »), le « je » grammatical de l'autoportrait étant un jeu de l'imaginaire. Il observe que l'âge entraîne vers les souvenirs alors qu'il vit « profondément et intensément dans le présent » (jamais tourné vers son passé ni vers l'avenir, qu'il voit en optimiste, tandis que le présent apporte soucis et angoisses). D'où son incapacité à écrire des mémoires ou un roman autobiographique : il n'a fait passer sa vie ancienne dans l'écriture que sous la forme de fragments très courts, qu'il baptise « anamnèses ».
Une enfance sans père, pauvre et « sans milieu ». Son père est mort à la guerre de 1914-1918 quelques mois après sa naissance ; il a grandi dans une famille essentiellement féminine (mère, grand-mère, tante) sans silhouette d'homme qui l'ait marqué. Il décrit une « bourgeoisie pauvre » : des périodes de deux ou trois jours à manger pommes de terre et pâtes, le retour des « termes » (15 octobre, 15 janvier), l'absence de vacances. Les grands-parents paternels de Bayonne conservaient des valeurs bourgeoises de province qui ne l'ont jamais gêné (elles n'avaient pas d'action répressive sur lui, et suscitaient une distance ironique et « romanesque »), alors qu'à Paris il vivait dans une « cellule désocialisée ». Il se dit à la fois heureux (comblé affectivement) et angoissé, deux sentiments qu'il ne juge pas contradictoires, et seul comme enfant, d'où l'habitude de se distraire avec lui-même.
Lecture et bricolage. Il lisait énormément de romans dès dix ou douze ans (bons et mauvais, mélangés : Balzac, Pierre Benoit, Delly (d'après le transcript déformé), des volumes reliés de l'Album de la jeunesse, à Bayonne, dans un cabinet de lecture de la rue Gambetta), et note l'ironie qu'étant « censé être une sorte de spécialiste de la lecture », il lit presque plus. Il aimait aussi le bricolage, non technique mais d'espaces : aménager sa chambre, se construire des structures pour travailler ou lire.
Caractère, angoisse et politesse. Pour Barthes, le caractère est une image mêlée à celle que l'on voudrait donner et à des positions éthiques ; si on lui demande son trait principal, il dirait une grande angoisse de délicatesse, la peur de la blessure et la soif d'être comblé, d'où une valeur qu'il juge démodée, la politesse : non un code conformiste mais « une manière de se protéger sans blesser l'autre », espace subtil qui laisse la possibilité de ne pas dire, de jouer avec l'implicite et l'indirect (tout en admettant que la violence peut passer par la politesse).
Le travail comme jouissance. Il distingue le travail scolaire, « nauséeux », du travail de production, qui devient jouissance et qu'il pose comme utopie désirable : non pas un monde où l'on ne travaille plus, mais un monde où l'on travaille un peu, de façon jouissive. Il estime qu'on n'accède à ce plaisir qu'après une sorte de « baptême social » (une première chose publiée et bien reçue), sans quoi l'écriture reste une pratique angoissée menacée par la velléité, l'impuissance, la tentation d'écrire sans y arriver ; une fois la consécration reçue, le travail « prend comme une mayonnaise ». Son plus grand plaisir, hors plaisirs affectifs et voluptueux, est de se lever en sachant qu'il a une matinée tranquille pour écrire (un texte, la matière d'un séminaire) et d'organiser « toute la papeterie du travail » ; il lutte pour préserver ces zones contre la dispersion et la demande désordonnée.
Panzéra et Brecht, deux artistes-guides. Après sa première attaque de tuberculose, avec son ami Michel Delacroix (fils d'un philosophe, d'après le transcript), il décide d'apprendre le chant et écrit au chanteur Charles Panzéra, qui accepte de leur donner lui-même des leçons pendant deux ans ; il lui doit une admiration profonde et un apprentissage « bien au-delà de la musique », sur ce qui a fait l'essentiel de son travail ultérieur : « le texte, la textualité ». Il conclut que sa vie de créateur a eu deux artistes à la fois éclairants et très fortement directeurs : Panzéra et Brecht (dont il a peu vu le théâtre), et qu'il lui est difficile de traverser le travail, la musique ou même le texte sans retrouver Panzéra ; il demande qu'on diffuse sans la couper « La Vie antérieure » de Duparc chantée par celui-ci, sans commentaire.
Excerpts
“« je ne sais pas qui je suis je ne le saurai jamais »”
“« une manière de se protéger sans blesser l'autre »”
“« l'utopie qui fait envie c'est pas tellement un monde où on ne travaillerait plus »”