Derrida, Jacques
▶ Watch on YouTubeCore ideas
Dans le premier entretien, consacré à Apories, Derrida explique que ses livres rassemblent le plus souvent des interventions orales écrites pour être dites lors de colloques plutôt que des livres composés comme tels, prolongeant sa très ancienne question de « l'écriture déjà dans la parole ». Il détaille la genèse d'Apories, texte prononcé à Cerisy sur le thème du passage des frontières, où il choisit de privilégier la figure de l'aporie — le non-passage, l'impossibilité même de passer — pour reprendre le vieux problème philosophique de la mort et du discours sur « ma mort ». Il revient sur la dimension autobiographique traversant son œuvre depuis Glas et La Carte postale : non la confidence de la vie privée, précise-t-il, mais une écriture performative où la signature elle-même — intraduisible, liée à une langue et à une forme rhétorique précises — constitue l'expérience vécue plutôt que sa simple représentation. Il analyse longuement le mot « s'attendre » du sous-titre (« Mourir — s'attendre aux limites de la vérité »), dans ses trois sens possibles : s'attendre à quelque chose, s'attendre soi-même (au moment de la mort), et s'attendre les uns les autres. Discutant Heidegger, il détaille les distinctions entre mourir (proprement, réservé au Dasein humain), finir (propre aux animaux selon Heidegger) et décéder (événement culturel supposant le mourir), tout en manifestant son inquiétude face à la thèse heideggérienne selon laquelle l'animal ne meurt pas parce qu'il ne parle pas. Il oppose enfin, sans trancher, la position heideggérienne centrée sur « ma » mort à celle de Levinas, pour qui l'expérience de la mort passe d'abord par la mort de l'autre — position dont il se rapproche en évoquant un « deuil originaire » de l'autre en soi comme condition même du rapport à soi.
Le second entretien porte sur Résistances (de la psychanalyse), dont Derrida explique le titre à double, voire triple, sens : les résistances opposées à la psychanalyse par la culture ambiante, les résistances que la psychanalyse elle-même théorise (concept central chez Freud), et une résistance de la psychanalyse à elle-même, qu'il qualifie de « schème auto-immunitaire ». Il développe l'hypothèse centrale du livre : après une phase de très grand rayonnement culturel en France dans les années 1960-70, la psychanalyse traverserait aujourd'hui une phase de retrait et de condescendance croissante, phénomène qu'il rapproche explicitement de la désaffection contemporaine envers Marx (sujet de son propre Spectres de Marx) et envers la religion (sujet du séminaire de Capri publié la même année sous le titre La Religion). Il précise aimer particulièrement le mot « résistance » pour sa connotation politique (la Résistance à l'Occupation, à laquelle il dit garder une nostalgie n'ayant pu la vivre), tout en analysant chez Freud cinq concepts distincts de résistance (du moi, du surmoi, de transfert) culminant dans la « compulsion de répétition », limite ultime de l'interprétation analytique — ce qui lui permet de présenter sa propre démarche déconstructrice comme une forme d'« hyperanalyse » plutôt que comme un simple dépassement de la psychanalyse. Il détaille enfin les trois corpus du livre : Freud (via le concept de résistance et le rapprochement avec Melville et Poe), Lacan (« Pour l'amour de Lacan », texte à la fois autobiographique sur leurs rencontres et critique des limites du discours lacanien stabilisé, notamment autour de « La lettre volée »), et Michel Foucault (relecture de L'Histoire de la folie pour son trentième anniversaire, analysant le rapport ambivalent et tourmenté de Foucault à Freud, tantôt rapproché des grands fous libérateurs de la parole, tantôt soupçonné de vouloir maîtriser et enfermer la folie).
Excerpts
“« C'est un livre sur le s'attendre, s'attendre à quelque chose, et s'attendre à la mort [...] s'attendre soi-même, qu'est-ce que ça peut vouloir dire, dans l'horizon de la mort — et puis s'attendre les uns les autres. »”
“« Il y a les résistances qui sont opposées à la psychanalyse [...] et puis, de façon un peu moins audible, il y a dans la psychanalyse des résistances — peut-être une résistance de la psychanalyse à elle-même. »”
“« Je garde une sorte de nostalgie pour une résistance que je n'ai pas connue [...] le mot de résistance est pour moi un très beau mot quand il est connoté comme résistance politique, résistance à l'autorité dominante, à l'occupation, au discours assuré. »”