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Guilluy, Christophe

géographe, auteur de Fractures françaises

Débat entre Christophe Guilluy et Gérard Mauger - Les banlieues : la blessure française

Artesquieu · Mar 16, 2023

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Core ideas

Le rapport dirigé par Gilles Kepel (une centaine d'entretiens à Clichy-sous-Bois et Montfermeil, six ans après les émeutes de 2005) conclut à une rénovation urbaine réelle mais insuffisante, à des carences en éducation, emploi, santé, transports et sécurité, et à un repli communautaire autour de l'islam, « compensation au sentiment d'indignité sociale ». L'animateur oppose à la thèse du « ghetto » celle de Guilluy (les médias et les politiques auraient « braqué les projecteurs » sur les cités en oubliant les zones rurales et périurbaines) et celle de Mauger (la question des banlieues serait construite par l'univers médiatique qui transforme des questions sociales en questions ethniques). Des extraits de Ségolène Royal et de Manuel Valls (primaire socialiste) servent d'entrée : Guilluy juge les discours de gauche sur les banlieues interchangeables depuis trente ans (la « Banlieue 89 » de Roland Castro, le plan Mitterrand) et sans solution.

Guilluy refuse de penser les banlieues « en termes de stock » : ce sont « les territoires les plus mobiles de France », des « sas » où l'on entre et d'où l'on sort vite, où la composition de la population change (il cite, pour Clichy-sous-Bois, 22 % de jeunes d'origine étrangère en 1968 contre 76 % en 2005) ; la montée de l'islam s'y pose « mécaniquement ». Il situe ces quartiers dans les villes les plus riches de France, dans une aire parisienne « embourgeoisée » et spécialisée sur l'emploi très qualifié, d'où l'« effet zoom » pour des populations peu qualifiées, et des ascensions sociales fulgurantes de ceux qui partent (diplômés, traders à la Défense). Mauger émet des réserves sur la méthode du rapport (choix des enquêtés, « biais de sélection » possible, représentativité non contrôlée), tout en jugeant vraisemblable un renforcement de l'islam comme principe d'identification communautaire : il rappelle que « l'islam n'existe pas, il y a des musulmans », que le « revival » musulman touche des profils différents (jeunes sans diplôme, diplômés déclassés), et que le fond du problème est social : 20 % d'une génération qui sort de l'école sans diplôme et un sous-emploi endémique.

Sur les émeutes, Mauger refuse l'alternative « désintégration ou surintégration » : il y voit une frustration intense (désœuvrement, absence d'avenir), des rapports tendus avec la police (harcèlement) et une « masse explosive » où un incident suffit, sans porte-parole ni discours politique, ce qui laisse place à toutes les interprétations. Guilluy souligne que les politiques de rénovation urbaine (600 millions d'euros à Clichy depuis 2004) transforment le bâti sans résoudre le « mal-développement », que les politiques de la ville sont les mêmes à droite et à gauche, et que le rapport, d'esprit libéral, met en avant les questions religieuses et identitaires plutôt que la question sociale, dans une logique qu'il rapproche de la note Terra Nova (« oublions les classes populaires, concentrons-nous sur les discriminations »). Pour lui, la gauche réduit désormais les classes populaires aux banlieues, alors qu'elles sont majoritaires, périurbaines et rurales, et qu'elles sont attirées par le Front national ; il y voit une vision du monde « américaine » en communautés au détriment d'une vision de classe, tandis que Mauger insiste sur la crise de reproduction des classes populaires et sur le divorce, depuis 1983, entre gauche et classes populaires (pas spécifique à la banlieue).

Dans les deux autres chroniques, Nicolas Truong présente la « philosophie du sarkozysme » comme un présentisme (François Hartog), un volontarisme d'« exception » selon Jean-Louis Schlegel citant Carl Schmitt (objection : Schmitt, « philosophe nazi », est un mauvais appui), avec les concepts de « neuillisme » et d'un second terme mal transcrit (le Fouquet's, les fadettes), et Michel Onfray parlant de « tyrannie du vouloir » ; Sylvie Kauffmann commente la mort de Steve Jobs, l'attachement quasi religieux à une marque et le déclinisme américain, la Silicon Valley, la Chine qui imite et dépose des brevets d'amélioration plutôt que d'invention.

Excerpts

“« On ne peut pas penser les banlieues en termes de stock. Entendre encore ces discours comme si les banlieues n'avaient pas évolué ces trente dernières années, c'est se tromper absolument sur la dynamique. N'oublions pas une chose : ces territoires sont les plus mobiles de France, les gens qui sont aujourd'hui dans ces quartiers n'étaient pas là il y a dix ans. [...] Une des fonctions de ces quartiers, c'est précisément un rôle de sas : on y rentre et on en sort très vite. »”

“« C'est à la fois une frustration intense, un désœuvrement, un désespoir, cette vision de "je ne vois pas quel avenir", et puis une espèce de harcèlement qui se produit continuellement : c'est une masse explosive, il suffit d'un incident, 2005, un incident tragique, et ça explose. [...] Ils n'ont pas de porte-parole, pas de discours, pas de programme : ça laisse la place à toutes les interprétations. »”

“« Quand la gauche parle des quartiers populaires aujourd'hui, elle ne parle plus que des banlieues : les classes populaires se résument à la question des banlieues. Donc par définition, la question est celle des discriminations et de la diversité, non pas celle, beaucoup plus générale, de la place des catégories populaires au sens large, qui sont majoritaires en France. »”