Morin, Edgar
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Trois cultures et un savoir disjoint. L'animateur ouvre sur les trois cultures que Morin pratique : celle des humanités, la culture scientifique et technique, et la culture de masse. Morin déplore la disjonction apparue à partir du XIXᵉ siècle entre la première et la deuxième : les sciences ne réfléchissent plus à leurs problèmes fondamentaux, tandis que la philosophie, « moulin qui tourne à vide », se replie sur sa propre histoire. Pour lui, l'humain est à la fois un être de culture et un animal, fait de matière issue d'étoiles antérieures, et on ne peut séparer ces deux réalités. Il se dit lui-même autodidacte, amateur de chansonnettes, de romans populaires et de cinéma avant de découvrir Beethoven et Balzac, et refuse de condamner d'un bloc la culture de masse (en discutant la thèse d'Adorno et de Marcuse sur la crétinisation) : il y voit un conflit permanent entre création et standardisation, avec de rares chefs-d'œuvre dans un océan de produits moyens, mais regrette qu'un débat sérieux de plus d'une minute soit devenu impossible à la télévision.
Information, connaissance, sagesse. Reprenant une formule citée dans la discussion sur l'information et la sagesse, Morin soutient que l'information sans contexte ne sert à rien (le Kosovo que personne ne situait), mais qu'une connaissance trop bien organisée devient dogmatique : les partis politiques rejettent toutes les informations qui contredisent leur système. L'organisation du savoir doit donc rester ouverte aux informations capables de la détruire. Il ajoute que, contrairement à la philosophie antique, la connaissance scientifique moderne ne nourrit plus l'art de vivre ; il traduit la « sagesse » par la question « que fait-on de son savoir dans sa vie ? ». Le savoir doit aider à comprendre autrui. Sur le rôle du maître, il regrette de n'en avoir pas eu, mais dit qu'il faut aimer ce qu'on enseigne et ceux à qui on l'enseigne (l'éros de Platon), et que celui qui rencontre le maître dont il a besoin est heureux.
Barbarie, civilisation et mondialisation. Morin insiste sur l'inséparabilité de la civilisation et de la barbarie : les grandes civilisations se sont construites sur la conquête et l'esclavage. L'Europe occidentale, qui a dominé et colonisé le monde depuis le XVIᵉ siècle, a aussi produit les idées d'émancipation qui se sont retournées contre cette domination (Las Casas, Montaigne, Montesquieu, les Lumières, Hugo, les Internationales), un paradoxe qui doit conduire l'Europe à regarder en face sa propre barbarie, jusqu'aux totalitarismes. À côté de cette barbarie historique, il décrit une barbarie « rampante » du calcul, du profit et de la quantification qui occulte la qualité de la vie, et que l'animateur retrouve dans les formats médiatiques, les programmes universitaires et l'édition. Morin décrit la mondialisation comme un phénomène pluriel, mêlant domination et échanges (le maïs, le cheval, la littérature mondiale entrevue par Marx, le métissage brésilien) ; la technique et l'économie créent les infrastructures d'une « société-monde » que l'absence d'autorité légitime, de droit commun et de conscience d'identité commune empêche d'advenir. Il parle d'un « âge de fer planétaire », qui est aussi la « préhistoire de l'esprit humain », et d'une réforme nécessaire de la pensée et de l'éducation pour en sortir. Il imagine que l'humanité pourrait entrer dans une époque « méta-historique » où les États perdraient leur souveraineté absolue, tout en jugeant l'issue possible mais non probable.
Enseigner l'incertitude et réformer l'éducation. Pour Morin, il faut d'abord enseigner l'incertitude : celle des destins individuels, de l'histoire (fin du mythe du progrès linéaire, improbabilité rétrospective de l'effondrement de l'Union soviétique), et celle des sciences elles-mêmes (thermodynamique, relations de Heisenberg, cosmologie) ; l'éducation doit apprendre à naviguer dans un « océan d'incertitudes » avec des escales dans des archipels de certitudes. Il affirme qu'une réforme des institutions suppose des esprits réformés et inversement, mais que les réformes commencent toujours de façon déviante et marginale (Humboldt à Berlin, l'université moderne), avant de se répandre. Il propose un « Institut de culture fondamentale » (en cours de constitution en Espagne, à Carmona près de Séville) qui enseignerait ce qu'aucune discipline n'enseigne : les risques d'erreur et d'illusion de la connaissance, ce qu'est une connaissance pertinente (qui relie autant qu'elle sépare), la rationalité (constructive, critique, autocritique, et ses maladies, la rationalisation), la nature de la science et de la complexité, l'identité humaine, l'ère planétaire, l'incertitude, la compréhension humaine, et une éthique. Le tout dès l'école primaire (il propose de faire comprendre la compréhension à partir des disputes de cour de récréation), avec le problème central de la formation des formateurs. Il dit que la France ne sera pas le pays de cette réforme (ses livres La Tête bien faite et Les Sept Savoirs nécessaires à l'éducation du futur y ont eu un faible écho, contre une cinquième édition en Italie) ; il évoque l'Amérique latine et une éventuelle initiative à Grenoble.
Réponses à la salle. Morin répond sur la coexistence de la barbarie et de la noblesse en chaque individu (vigilance personnelle, Eichmann « d'une grande médiocrité » selon Arendt), sur les « 90 % » de cerveau inemployé (une image : le cerveau d'Homo sapiens est resté le même depuis les Magdaléniens), sur le créationnisme (il renvoie à la créativité de l'évolution biologique et à la métamorphose de la chenille en papillon, mais admet que certains scientifiques soient croyants), sur la spiritualité (méfiance envers le mot, mais attention aux besoins non matériels de « l'âme »), sur l'harmonie de l'univers (Héraclite : unir concorde et discorde), sur la place du sport et du corps (question d'un auditeur sur la notoriété d'un Zidane à l'étranger ; Morin se dit amateur de football et plaide pour intégrer le corps et le jeu à la culture), et sur la synthèse des savoirs, qui ne vise pas un savoir total mais la mise en relation de savoirs séparés, comme dans Le Paradigme perdu (primatologie, paléoanthropologie, auto-organisation).
Excerpts
“« Il y a une séparation voire même une disjonction entre la culture des humanités, qui comprend la littérature, la poésie, la philosophie, et la culture scientifique. [...] La culture scientifique est une culture où il y a de moins en moins de réflexion sur les problèmes fondamentaux que traitent les sciences, et la culture des humanités [...] c'est comme un moulin qui tourne à vide parce que le grain des connaissances fournies par les sciences n'y arrive pas. Et ce divorce est dommageable à l'une et à l'autre. »”
“« Tout notre enseignement enseigne des certitudes. Or il y a une incertitude fondamentale du destin de chacun [...] Nous avons aujourd'hui que l'aventure est inconnue et nul ne peut dire ce que sera demain. Une des missions de l'éducation, c'est d'enseigner à naviguer dans l'océan d'incertitude en sachant faire des escales dans les îles et les archipels de certitudes. »”
“« Si l'Europe a été le foyer de la plus importante barbarie de l'histoire, elle a été aussi le foyer de toutes les idées d'émancipation contre cette barbarie. [...] Les idées que l'Europe a fournies aux colonisés leur ont permis de s'émanciper au moins politiquement. Donc nous vivons ce paradoxe : la région qui a été le foyer de la barbarie est aussi le foyer de l'anti-barbarie. »”