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Morin, Edgar

sociologue et philosophe

Alain Finkielkraut et Edgar Morin - Débat : Israël-Palestine, le cancer

Artesquieu · Oct 12, 2023

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Core ideas

Finkielkraut, qui avait critiqué sur la même antenne le langage de la tribune (notamment la phrase selon laquelle « le peuple élu agit comme la race supérieure »), ouvre le débat en demandant pourquoi le mot « cancer ». Morin répond que le « cancer » désigne le conflit lui-même, né d'une « pathologie territoriale » (deux nations qui se forment sur la même contrée, l'une dominante, l'autre privée de droits), qui s'alimente de l'angoisse historique des Juifs et du malheur présent des Palestiniens dans un « cercle vicieux » de haine, et qui répand ses « métastases » dans le monde sous forme d'antijudaïsme et d'anti-arabisme ; il dit que ce n'est pas Israël qui est un cancer sur un corps sain. Il contextualise la phrase sur la « race supérieure » comme visant des actes de pillage et de destruction commis pendant la reconquête de la Cisjordanie, et défend le motif du renversement (les humiliés d'hier devenus humiliants) comme un « électrochoc » face à l'humiliation quotidienne des Palestiniens aux barrages, et comme paradoxe à expliquer plutôt que comme explication.

Finkielkraut juge ce renversement non éclairant, voire insultant, et reproche à la tribune de relativiser le malheur juif et de banaliser les autres en parlant de « chou » (la Shoah) comme d'un malheur unique ; Morin répond qu'il refuse d'établir une hiérarchie des atrocités et que le mot « Shoah » est tardif dans l'usage. Finkielkraut oppose une chronologie : partage de 1947 accepté par les Juifs et refusé par les Arabes, guerre de 1967 non voulue par Israël, conférence de Khartoum (« trois non »), Oslo, Camp David, absence de contre-proposition palestinienne, début de la seconde Intifada et attentats suicides ; il décrit la crainte des Israéliens, traumatisés par l'histoire, de retrouver « Amalek » en Arafat, d'où leur soutien à Ariel Sharon malgré l'abandon de l'idéologie du Grand Israël. Il cite des responsables palestiniens modérés (un ancien ministre de l'Autorité palestinienne et Abou Mazen) qui, selon lui, reconnaissent l'erreur du refus de Camp David et du recours au terrorisme, et reproche au discours propalestinien français de ne pas les entendre ; il évoque aussi les textes de Jabotinsky sur la « muraille de fer » pour expliquer la stratégie militaire de Sharon, qu'il dit avoir combattue.

Morin insiste sur la disproportion des forces (armée israélienne, armes nucléaires), sur la colonisation continue pendant les négociations d'Oslo, sur le complexe de supériorité et de mépris propre à toute situation coloniale (comme celui des pieds-noirs en Algérie) et sur le fait qu'Arafat, assiégé, est privé de ses moyens d'action. Il admet des erreurs des deux côtés (rejet de Camp David par Arafat, effet de l'assassinat d'Yitzhak Rabin sur les négociations) et souligne le dynamisme réciproque entre attentats et soutien à la droite israélienne. Ils discutent aussi du droit au retour, du statut de Jérusalem, de la réaction à l'émission de Daniel Mermet sur France Inter (pétition « A-t-on le droit de critiquer Sharon ? »), des risques régionaux (Irak, 11 septembre) et de la possibilité de reprendre le dialogue entre modérés des deux camps avec une médiation américaine. Ils s'accordent sur la gravité de la situation et sur l'urgence de sortir du cercle de violence, mais divergent profondément sur ses causes, sur la responsabilité d'Arafat et sur la pertinence du récit de l'inversion victime/bourreau.

Excerpts

“« Le cancer, c'est bien ce conflit-là [...] le cancer israélo-palestinien s'est formé à partir d'une pathologie territoriale : la formation de deux nations sur une même contrée, source de deux pathologies politiques, l'une née de la domination, l'autre de la privation. [...] Le cancer n'est nullement, comme l'a prétendu un psychanalyste halluciné, Israël sur le corps sain du peuple palestinien : je trouve que ça ronge Israël, ça ronge la Palestine, ça ronge le Moyen-Orient, ça ronge le monde. »”

“« Ce renversement peut apparaître insultant, insupportable, mais surtout il me semble pas éclairant. [...] Il y a une phrase de l'article qui va encore au-delà du renversement et qui expulse les Juifs de leur propre malheur, mais relativise celui-ci. [...] Chez les Israéliens traumatisés par la longue histoire de l'antisémitisme, il peut y avoir une tentation de l'essentialisme : nous n'avons pas de partenaire, ça recommence, c'est Amalek. »”

“« Il y a une humiliation permanente, et c'est pour ça qu'en voulant ramener le souvenir des humiliations subies par les Juifs, je voulais provoquer un électrochoc [...] une prise de conscience qu'on humilie autrui. [...] Dans toute situation de domination coloniale, il se crée un complexe de supériorité et de mépris : ce qui arrive aux Israéliens est arrivé aux Français, aux pieds-noirs pendant la guerre d'Algérie. »”