Stiegler, Bernard
▶ Watch on YouTubeCoverage note: full (un entretien d'environ quarante minutes ; transcription automatique par endroits déformée, surtout les noms propres et les termes techniques ; les passages incertains sont omis ou hédgés)
Core ideas
Mélancolie, optimisme et pessimisme. Klein ouvre sur la question de savoir si nous perdons la raison : la littérature de la catastrophe, entre apocalypses et annonciations, nous ballotterait entre discours pessimiste et optimiste, « états d'âme » tenus sur un ton d'oracle. Stiegler refuse cette catégorisation : tout le monde est mélancolique (il évoque Prométhée, dont la psyché humaine serait constituée par une forme de mélancolie), à la fois pessimiste et optimiste, « cyclothymique, bipolaire », et « la pensée n'est jamais optimiste ni pessimiste, elle est toujours les deux ». Le pire des maux, selon lui, est la dénégation : celle des technophiles qui disent que tout s'arrangera grâce à la technique, comme celle des technophobes qui disent que tout est fichu. Il faut reconsidérer de fond en comble le rapport entre pensée, société et technique, car « ce qui nous force à penser, c'est la technique » (Canguilhem, Nietzsche).
Industries de l'esprit, raison réduite au calcul, entendement automatisable. Il rattache sa réflexion à Adorno et Horkheimer (1944), pour qui les industries culturelles produisent une nouvelle barbarie en réduisant la raison au calcul, tout en jugeant leur analyse unilatérale. Le « capitalisme culturel » aurait aujourd'hui, avec les technologies numériques, les big data et les algorithmes, pris une ampleur nouvelle : l'« extériorisation technique » de l'imagination (au sens kantien du schématisme) a toujours conditionné la pensée, dont l'histoire du calcul et de l'écriture ne se sépare pas, mais l'« entendement » (la faculté de calculer) devient aujourd'hui automatisable et va « quatre millions de fois plus vite » que notre système nerveux, d'où une raison « court-circuitée » : la raison est la faculté d'espérer, d'anticiper, et elle est séparée de l'entendement automatique. Il cite la juriste Antoinette Rouvroy et sa « gouvernementalité algorithmique », l'essor de la biologie de synthèse et de la « médecine 3.0 », et note que des jeunes doctorants se tournent vers ces questions.
Une « époque » sans horizon d'anticipation. Il rapporte les propos d'un jeune de quinze ans, Florian (« on est la dernière ou une des dernières générations avant la fin »), pour décrire l'horizon de pensée actuel : fin du futur comme « ce qui se prépare », au profit de « protensions collectives négatives », dont l'extrême droite en Europe, l'effondrement de la classe moyenne blanche aux États-Unis (Paul Krugman, cité) et la dépression en Chine seraient des symptômes. Il parle d'un « nihilisme » qui s'est accéléré plus vite que prévu par Nietzsche et d'un « post-millénarisme » où ce sont des scientifiques et des entrepreneurs (Bill Gates, Stephen Hawking) qui énoncent de grands dangers. Il juge le déni répandu « à tous les étages » (parents, institutions, présidents, Trump), un refoulement de masse qui produit de la folie.
Exosomatisation, transhumanisme, anthropocène et néguanthropie. Stiegler reprend d'Alfred Lotka (nom déformé dans le transcript) et de Nicholas Georgescu-Roegen le terme d'exosomatisation (production d'organes hors du corps) : la vie n'est plus soumise à la seule biologie, l'économie doit rendre compatibles organes artificiels et formes de vie, et la lutte pour l'existence des communautés « noétiques » (productrices d'esprit) prend le relais de la lutte darwinienne pour la vie. Il combat résolument le transhumanisme, qu'il juge une idéologie et une stratégie de marketing, et plaide pour un « homme hybride » ; il critique le calcul comme réponse à l'« improbable » (la décision, qui remet en cause des axiomes, n'est pas calculable). Sur l'anthropocène, il écrit l'entropie « avec un h » (anthropie), cite Lévi-Strauss (« tristes tropiques ») et mentionne qu'un tiers de l'humanité ne voit plus la Voie lactée, une « catastrophe cosmologique ». Il propose une néguanthropologie, science de la production de « néguentropie » (bifurcation, invention) qu'aucun algorithme ne peut produire, et décrit un projet de recherche contributive à Plaine Commune (Seine-Saint-Denis) sur une économie fondée sur la valorisation de la néguentropie plutôt que de l'entropie.
La disruption. Il explique que « disruption » (mot existant, selon lui, en physique et en anglais, ayant le sens de rupture ou de bouleversement) a été retravaillé en 1993 par le publicitaire Jean-Marie Dru pour désigner des stratégies de prise de vitesse économique ; la même année commence le web, ouvrant la voie aux modèles comme Amazon (1994). Il oppose la « destruction créatrice » de Schumpeter (dans laquelle l'État régulait, d'après Bertrand Gille) à une disruption où l'État arrive « toujours trop tard » (il a siégé trois ans au Conseil national du numérique), avec la rupture, depuis la révolution conservatrice (Reagan, Thatcher) et la séparation du capitalisme industriel et financier, du pacte entre État et innovation. La théorie serait toujours en retard sur le réel de la transformation.
La folie ordinaire, Foucault et Derrida. Il revient sur le conflit entre Foucault (Histoire de la folie) et Derrida (1963) à propos de Descartes : tous deux auraient raison, mais ils oublient les Règles pour la direction de l'esprit (règles 15-16) et la naissance de l'algorithmique ; la folie, refoulée depuis Descartes, ressurgit en « folie ordinaire » (numéro de la revue Esprit, évocation de Sarkozy, Hollande, Strauss-Kahn comme « symptômes » d'une désinhibition automatisée), liée selon lui à un capitalisme décrit comme processus de désinhibition dans un livre intitulé Le Palais de cristal (l'auteur, probablement Peter Sloterdijk, est transcrit de façon très déformée). Il rapproche la désinhibition de la critique artiste de 68 (Boltanski) mise au service de la disruption, qui mène à un désespoir « soft » ou à des formes violentes (terrorisme jihadiste, toxicomanie).
La prison comme laboratoire philosophique. À la demande de Klein, Stiegler raconte ses cinq ans de détention (Toulouse puis Muret) : propriétaire d'un bar musical où il avait connu le philosophe Gérard Granel (qui lui a fait obtenir le droit de recevoir des livres), il a découvert la philosophie, notamment la phénoménologie, comme « conversion » au sens de Malcolm X (qui avait découvert la lecture en prison) : il parle d'un « salut » plutôt que d'une rédemption, car il ne se sentait pas coupable. Il décrit la cellule comme un « laboratoire philosophique », un soliloque, une vie « au bord du monde », puis son retour à un monde où le nihilisme s'était aggravé. Il juge la prison aujourd'hui « une mauvaise solution » (le nombre de détenus a doublé depuis son incarcération), déplore qu'une proposition faite à Jack Lang de transformer la prison en espace de conversion n'ait pas eu de suite, et cite une phrase de Dostoïevski (nom déformé dans le transcript) : on ne se convainc pas de son bon sens en enfermant son voisin.
Excerpts
“« La pensée n'est jamais optimiste ni pessimiste, elle est toujours les deux. »”
“« Ce qui nous force à penser, c'est la technique. »”
“« Il vaut mieux avoir de la suite dans les idées que des idées dans la suite. »”