Pinget, Robert
▶ Watch on YouTubeCoverage note: full (transcription automatique par endroits déformée, notamment dans les enchaînements ; le contenu essentiel est restitué, les noms de personnages étant ceux du transcript, parfois approximatifs)
Core ideas
L'animateur rappelle que Pinget était réticent à parler de ses écrits à la radio et n'a accepté l'enregistrement que sur la demande de Jérôme Lindon, à la condition de pouvoir en empêcher la diffusion s'il n'était pas satisfait. Pinget explique que Monsieur Songe n'est pas, selon lui, un « roman », parce que ses romans sont toujours construits de façon très rigoureuse et d'un seul tenant, alors que ce livre est une suite de petites histoires écrites pendant une vingtaine d'années, un « divertissement » écrit avec un grand plaisir, sans souci de logique ni de structuration. Il en fait un livre facile à lire, qui rejoint la manière plus insouciante de ses débuts (son premier livre, Graal Flibuste, où le personnage apparaît pour la première fois, il y a trente ans).
Monsieur Songe est un « naïf », un rêveur retraité, vieil original qui vit dans le Midi avec sa bonne, Sosie, dont le nom signale qu'elle lui ressemble (mêmes rabâchages, mêmes tracas, même désespoir), et qui s'invente des histoires « à partir de rien » pour combler l'ennui. Il écrit son journal, voit sa nièce, va au marché avec un cabas toujours vide ; il est présenté sans passé, mais Pinget dit qu'il le connaît depuis trente ans, qu'il existe pour lui « véritablement » et qu'il est discret sur ses drames plus que privé d'eux. À l'objection que sa vie ne tient que dans un jeu d'écritures, il répond qu'il se contente de « retraduire » ce que le personnage lui suggère et qu'il le voit comme une personne différente de lui-même.
L'entretien porte ensuite sur la dimension d'art poétique du livre : Monsieur Songe se défie des mots (« le langage est ennemi du réel », il parle de « jeux stériles » et dit vouloir « se rabattre sur l'action pure et simple »), et Pinget insiste sur l'ironie et l'humour du personnage, qui aime trop la poésie pour la voir mal abordée, sans que l'on doive prendre ces moments au tragique, même s'il reconnaît que l'humour cache quelque chose de grave : la terreur du silence, que tout écrivain solitaire connaît, qu'on écrit « contre le néant » pour exister. Sur la question du réel et de la vérité (« écrire c'est opter pour le mensonge ; la littérature vise à tout autre chose que la vérité »), il répond que pour le poète la réalité se trouve dans les mots : c'est en composant des phrases et des vers qu'il touche au réel, sans les mots il n'existerait pas, et c'est son cas depuis toujours (« mes romans sont de la poésie »). Le dernier texte, « Conclusion », réunit Monsieur Songe avec deux figures féminines : une demoiselle qui parle le langage de l'époque (signifiant, signifié) et Louise Battu, poétesse au langage désuet de fleurs et de petits oiseaux ; il dit tenir « fermement pour Louise Battu », avec tendresse, et se déclare du côté de la poésie plutôt que du jargon théorique, tout en avouant avoir écrit des poèmes dans sa jeunesse ; l'exclamation « la belle époque », épigraphe de la conclusion, signifie un retour à l'insouciance du premier livre.
Excerpts
“« J'ai considéré que ce n'était pas un roman, étant donné que mes romans sont toujours construits d'une façon très rigoureuse et d'un seul tenant. [...] J'ai écrit ce livre comme un divertissement, donc avec un grand plaisir et sans beaucoup de soucis ni de logique. »”
“« La terreur du silence, c'est un petit peu celle de toute personne qui vit solitaire. Je crois que c'est quelque chose que chacun connaît, surtout les écrivains. [...] On écrit contre le néant, pour exister, pour être quelqu'un : on a besoin des mots. »”
“« Le réel pour un poète, il faut bien penser que la réalité se trouve être dans les mots. C'est parce qu'il formule ses impressions, ses sensations, que le poète atteint le réel : c'est par le truchement des mots, en composant des phrases, en faisant des vers qu'il arrive à toucher le réel. Sans les mots, il n'aurait rien pu être du tout. »”